À pleins verres, le Dykgrave avait fait raison aux rudes donneurs de sérénades. Il leur sembla même un tantinet éméché, ce qui n'était point fait pour les choquer, eux les indigènes de Smaragdis, solides buveurs comme tous ceux du Nord.

La compagnie, en appétit d'exercice, se répandit dans les jardins et sur la plage qui retentirent de lourds ébats et de clameurs luronnes. Le hourvari effara même un couple de mouettes dans les arbres de la Digue, et Kehlmark, qui se promenait avec Claudie sur la terrasse du côté de la mer, vit quelque temps les bestioles tournoyer avec des cris lamentables autour de la lanterne du phare et leur accorda un effluve de poétique commisération, dont sa compagne ne se douta pas un instant. Quelle corrélation s'imaginait-il exister entre leur sauvagerie et ses propres angoisses? Puis il se remit à débiter des propos badins à la fille du bourgmestre.

Cependant les confrères de la Ghilde réclamaient leur petit bugle, et comme il s'éternisait dans les appartements, devant les peintures, ils s'en furent le relancer et l'entraînèrent, quoi qu'il en eût, au fond du parc. Henry s'exagéra sans doute leurs dispositions taquines à l'égard du jeune Govaertz, car, avec Claudie, il se porta, étrangement sollicité, du côté de leurs groupes turbulents. Son approche les intimida et coupa court aux brimades qu'ils allaient exercer sur leur souffre-douleur. Toutefois, une sorte de pudeur ou de respect humain empêchait Kehlmark d'intervenir directement en faveur de son protégé; il se détournait de lui et s'abstint même de lui adresser la parole; mais en batifolant avec Claudie, il élevait la voix et Guidon se figura très ingénument que le comte voulait être entendu de lui…

Enfin, la bande se décida à regagner le village. Le tambour battit le rappel. Après de derniers cumulets sur l'herbe, les petits va- nu-pieds de Klaarvatsch coururent rallumer leurs falots. La musique prit la tête du cortège. Le comte leur donna la conduite jusqu'à la grille d'honneur et les vit ensuite, aux sons scandés de leur marche favorite, s'évanouir dans la grande ormaie régnant entre le château et le village.

Claudie, sautillant au bras de son père, lui vantait le comte de la Digue ou plutôt sa fortune et son luxe, mais sans avouer encore au fermier le grand projet qu'elle avait conçu.

Le petit Guidon, tête droite, jouait sa partie avec une bravoure inusitée. Son bugle semblait provoquer les étoiles. Et, tout le temps, Guidon songeait au maître de l'Escal-Vigor. Dans les échos de sa fanfare, il espérait retrouver les accents de la voix évangélique du Dykgrave, et c'était aussi un peu de son regard profond qu'il épiait dans les ténèbres veloutées. Bizarre contradiction: nonobstant cet enthousiasme, le pauvret se sentait le coeur gros, la gorge nouée, les yeux tout disposés aux larmes - - et c'étaient parfois des appels de détresse, des cris au secours, que son cuivre adressait au lointain protecteur qui les écoutait encore, non moins navré de sympathie, bien après qu'ils se fussent éteints sous les ormes particulièrement solennels.

IV

Blandine, la jeune femme qui donnait de l'ombrage à l'ambitieuse, Claudie, celle que le comte avait appelée, non sans persiflage, l'économe, le régisseur de l'Escal-Vigor, approchait de la trentième année. Jamais à la voir, blanche, délicate, les allures réservées, les traits empreints d'une extrême noblesse, la physionomie mélancolique et fière, la mise soignée, on ne se fût douté de son humble extraction.

Fille aînée de tout petits paysans, laitiers et maraîchers, originaire d'une de ces rudes contrées flamandes que se sont partagées la France, la Hollande et la Belgique, jusque vers sa seizième année elle eût pu le disputer en formes plantureuses et en façons pataudes avec la jeune fermière des Pèlerins! Son père se remaria et, pour combler le malheur de la petiote, seule enfant du premier lit, il mourut après lui avoir donné quantité de frères et soeurs. La marâtre de Blandine l'excédait de travail et de coups. Elle fut courageuse et stoïque, vraie bête de somme: non seulement elle aida sa seconde mère dans les besognes du ménage, s'occupa de débarbouiller, de veiller et de soigner ses puînés, mais elle travaillait au potager, gardait les vaches, se rendait toutes les semaines à pied au marché de la ville, chargée de jarres à lait et de mannes de légumes.

Par la suite, souvent aux heures de solitude, penchée sur un ouvrage de couture, Blandine devait évoquer la contrée natale et, notamment, la chaumière paternelle.