Celle-ci s'encapuchonne de joubarbe et de mousse; les murs effrités dissimulent leurs lézardes derrière l'enchevêtrement du chèvre-feuille et de la vigne folle. Dans la cour, des porcs s'ébattent près du fumier, entre des poules qu'ils effarent et des pigeons blancs qui s'envolent sur le toit avec ce frou-frou plaintif que font leurs ailes; un chien noir, à poil ras, de la race des spits, à la fois gardien vigilant et solide bête de trait, bâille dans sa niche et, par la chatière ouverte dans la porte de l'étable, s'estompent deux vaches mastiquant le trèfle nouveau.
Blandine se suggérera bien des années encore, à Smaragdis, les alentours de sa borde familiale au pays de Campine. La Nèthe court non loin de là et se livre à des méandres buissonniers; un de ses bras morts se perd derrière le courtil dans les pacages marécageux. Les vertes _drévilles, _ou petites allées d'aulnes hirsutes et de saules gibbeux que circonviennent à la saison les chèvrefeuilles parfumés, accompagnent en chaperons jaloux, la course de la rivière argentée, qui, là-bas, aux confins du village, fait tourner un moulin à eau pour la grande joie de la marmaille.
L'intendante de l'Escal-Vigor se rappelle, derrière les prairies et les cultures, une morne étendue de bruyère, au milieu de laquelle se renfle un mamelon où des genévriers noirs et difformes s'accroupissent comme un conventicule de cabouters, — farfadets de la garigue — autour d'un hêtre isolé — arbre si rare dans cette région, qu'un oiseau de passage dut en laisser choir la graine.
Cet arbre miraculeux appelait évidemment une de ces petites figurines de la Vierge, renfermées sous verre, dans une miniature de reposoir, que les simples appendent avec un instinct étonnant aux endroits les plus romantiques de leurs paroisses. Ce tertre rappelle l'oratoire en plein air sur lequel Jeanne d'Arc écoutait ses «voix…»
La petite Blandine présentait dès l'âge le plus tendre un composé étrange d'exaltation et d'intelligence, de sentiment et de raison. Elle avait été élevée dans la religion catholique, mais, dès le catéchisme, elle répugnait à la lettre étroite pour ne s'en tenir qu'à l'esprit qui vivifie tout. À mesure qu'elle avança en âge, elle confondit l'idée de Dieu avec la conscience. C'est assez dire qu'aussi longtemps qu'elle se crut la foi, sa religion n'eut rien de celle des bigotes et des cafards, mais fut une religion généreuse et chevaleresque. Les dispositions poétiques, la fantaisie, se conciliaient chez Blandine avec un large et probe sens de la vie. Vaillante et adroite, si elle possédait l'imagination d'une bonne fée, elle en tenait aussi les doigts industrieux.
Femme, gouvernant l'économie d'un domaine seigneurial, elle se revoit fillette, petite vachère, à l'ombre du hêtre dominant la vaste plaine campinoise. Par la pensée, Blandine écoute râler les rainettes dans les flaques et elle se délecte comme autrefois à l'incomparable arôme des brûlis d'essarts, que la brise porte à des lieues! Bivacs du berger accusant, au crépuscule, leurs spirales de fumée et, à la nuit, leurs pâles flammes éparses! Âme de la plaine infinie! Parfum sauvage, avant-coureur de la région, que n'oubliera jamais plus quiconque l'a respiré.
C'est de cette poésie un peu farouche et triste, mais cordiale et énergique, inspiratrice des devoirs, et même des sacrifices, voire des héroïsmes anonymes, que s'était imprégnée Blandine, alors une petite paysanne laborieuse, mais qui trouvait le temps de rêver et d'admirer, malgré les durs et constants labeurs auxquels sa marâtre l'attelait.
Il y avait surtout une époque climatérique qui induisait en nostalgie rétrospective la pseudo-châtelaine de l'Escal-Vigor: c'était aux approches du vingt-neuf juin, jour des SS. Pierre et Paul, le moment où les contrats entre maîtres et valets sont abrogés.
Ces mutations de domestiques servent chaque année de prétexte à une fête dont Blandine se souvient avec une voluptueuse et lénitive mélancolie. À Smaragdis, il lui suffit de l'odeur des seringas et des sureaux pour se représenter le cadre et les acteurs de ces pompes rustiques:
Un beau soleil active les fragrances des haies et des bosquets. La caille blottie dans les blés piaule sensuellement. Personne ne travaille aux guérets. Dans leur empressement à prendre du plaisir, les hommes ont abandonné, çà et là, la faux et la serpe, la herse et le traînoir. Si les cultures sont désertes, par contre, le long des routes vicinales, c'est une procession de voitures maraîchères bâchées de blanc, chargées non point, comme les vendredis, de légumes et de laitages, mais peintes à neuf, tapissées de fleurs, les arceaux tressés de rubans, menées grand train par des chefs d'attelage endimanchés, ébaubis et farauds, et au fond desquelles se trémoussent des rustaudes non moins réjouies, parées de leurs coquets atours.