Ces valets vinrent prendre le matin, en cérémonie, les servantes à leur ancienne résidence pour les conduire chez leurs nouveaux maîtres, et, comme les gars ne doivent être rendus à destination que le soir, ils profiteront de la longue journée estivale pour lier connaissance avec leurs futures compagnes de semailles, de façons et de récoltes.
Souvent les journaliers d'une même paroisse, les salariés de petits paysans, empruntent un char à foin à un gros fermier et se cotisent pour la location des chevaux. Toutes les équipes: batteurs en grange, vanneurs, aoûterons, vachères, faneuses, prennent place sur le chariot, transformé en un verger ambulant, où les faces rouges et joufflues éclatent dans les branches comme des pommes rubicondes.
L'émouchette caparaçonne les forts chevaux, car les taons font rage le long des chênaies; mais les mailles du filet disparaissent sous les boutons d'or, les marguerites et les roses. Des cavalcades se forment. Les voitures se rendant aux mêmes villages, ou revenues des mêmes clochers, cahotent à la file, trimbalent de compagnie leur nouvelle légion de servantes.
Défilé éblouissant et tapageur, apothéose des oeuvres de la glèbe par ses affiliés. Sur leur passage, l'air vibre de parfum, de lumière et de musique!
Bouviers et garçons de charrue, le sarrau bleu festonné d'un ruban écarlate, la casquette ceinte d'un rameau feuillu, une branche pour aiguillon, précèdent le cortège en manière de postillons, ou caracolent sur les accotements; d'aucuns affourchés à la genette, les jambes très écartées tant leurs montures ont le dos large, d'autres assis en travers de la selle, les jambes ballant du côté du montoir, comme on les rencontre au crépuscule par les sentiers, après le labeur.
Leurs voix éclatantes se répercutent d'un village à l'autre.
— Voilà encore un rozenland! un «pays de roses»! disent les gamins que leur approche ameute près de l'église; car on a dénommé «pays de roses», ces chars de joie, à cause du refrain de la ballade que les compagnons ne chantent que ce jour-là:
_Nous irons au pays des roses,
Au pays des roses d'un jour,
Nous faucherons comme foin les fleurs trop belles
Et en tresserons des meules si hautes et si odorantes
Qu'elles éborgneront la lune
Et feront éternuer le soleil__[3]__._
Des sarabandes se nouent à la porte des cabarets. Les «pays de roses» — le nom a passé des chars à la charretée humaine — envahissent la salle en vacarmant comme un sabbat. À chaque étape, on emplit de bière et de sucre un énorme arrosoir et, après en avoir détaché la gerbe, on le fait circuler à la ronde de couple en couple.
La fille, aidée par son meneur, trempe la première les lèvres au breuvage, puis, d'un geste retrouvé des temps héroïques, elle se cambre, son bras nu presque aussi robuste que celui des mâles de la bande, saisit l'anse de l'original vaisseau, le brandit, le soulève au-dessus de sa tête et finit par l'incliner vers son cavalier.