Un genou en terre, le soiffard embouche le tuyau du réservoir et pompe sans relâche avec des mines béates que la petite Blandine comparait, bien malgré elle, à l'extase des communiants recevant leur Dieu les jours de fêtes carillonnées. Les coteries se sont fait accompagner d'un ménétrier ou d'un joueur d'orgue, mais, indifférent à la mélodie et au rythme, raclés ou moulus, c'est toujours la même sabotière que dansent les drilles, c'est le même choeur que braillent leurs voix psalmodiantes:
Nous irons au pays des roses…
Les serfs sont les seigneurs et les pauvres sont les riches.
Le salaire de toute une année sonne contre leur genou dans la poche profonde comme un semoir.
Jour de frairie, jour de kermesse révolutionnant les prêtres résignés de la terre! Chaudes matinées qui font éclore les idylles: soirs orageux, instigateurs de carnages!
Ce n'est pas sans raison que les gendarmes surveillent à distance les «pays de roses».
Ils sont pâles et tortillent nerveusement leur moustache, les gendarmes, car, vers le tard, à l'heure des réactions, les farouches et les jaloux leur en font voir de rouges. Ces bons drilles qui trinquent avec effusion sont prêts, pour un rien, à se jeter les pintes à la tête et à se déchiqueter comme des coqs. À force d'accoler son voisin, cet expansif compère a fini par le presser si étroitement contre sa poitrine qu'il l'a terrassé et un peu meurtri.
Tous ces festoyeurs ne s'ébaudissent pas, mais tous s'étourdissent. Ils noient leur souci dans la bière et l'étouffent dans le tapage. Ils boivent: les uns pour oublier, peut-être pour calmer le regret du toit et des visages familiers qu'ils délaissent; les autres, au contraire, pour célébrer leur affranchissement du joug ancien et saluer, pleins de confiance, le foyer nouveau.
La plupart fraternisent d'emblée avec leurs camarades de demain et se déclarent sur-le-champ aux pataudes embauchées avec eux.
Et ces excellentes pâtes, ces irresponsables que la pensée fatiguerait, savourent sans se défier et sans se ménager, jusqu'à la licence, à corps perdu, le charme puissant de cette trêve où ils sont libres de leurs paroles, de leurs gestes et de leur chair. Ils ont des frénésies de chien qu'on détache, ce vertige que doivent éprouver, à leur premier essor vers l'espace, les oiseaux nés dans une cage; et l'infini de leur bonheur rend celui- ci presque aussi poignant qu'une extrême souffrance. On ne sait par moments s'ils pleurent ou s'ils rient aux larmes, s'ils se trémoussent d'aise ou s'ils se tortillent dans les convulsions.