Comme le voyage est long et la journée pleine, vers le midi on arrête devant la principale «herberge» de la bourgade et on dételle. Les blousiers s'abattent sur les bancs de la grande salle, devant les platées fumantes. Mais malgré leurs fringales et l'ivresse de leur émancipation, qui se traduit le jour durant par des défis d'une crudité féroce envoyés à Dieu, à sa vierge et à ses saints, ils n'omettent pas, entre deux signes de croix, de rapprocher leurs larges mains calleuses.
Plus tard, Blandine se rendit un compte exact et intense de tous ces sentiments et de toutes ces sensations, par le souvenir de ce qu'elle avait éprouvé et enduré lors d'une de ces mémorables journées des saints Pierre et Paul. Quoiqu'elle n'eût que treize ans passés à cette époque, elle était plus outrée chez les siens que la plus malheureuse servante. Sa marâtre, s'étant humanisée par hasard, ou peut-être pour l'humilier en la confondant avec les valets et mercenaires, l'autorisa à monter sur un vaste «rozenland» affrété par cotisation. La petiote, rose et joufflue, aux yeux opalins variant du bleu céleste au vert marin, prit avec gratitude sa part de ces déduits ancillaires; la belle humeur expansive de ces pauvres diables la réjouissait elle-même; elle goûtait un naïf plaisir à trôner sur ce char fleuri et turbulent, et à boire de la bière sucrée aux étapes désignées par le chef de la charretée. Les gars payaient la bière, les filles de quoi la sucrer; Blandine y allait à son tour de son écot de sucre en poudre. Elle riait, chantait et ballait comme ses compagnons et ses compagnes. Ne songeant à mal, les privautés qu'ils prenaient autour d'elle ne l'effarouchaient pas plus que les pourchas des oiseaux dans les branches ou la danse des insectes dans un rai de soleil. À l'heure du dîner, elle partagea le repas des autres rozenlands; puis s'éloigna encore à leur suite, entraînée dans leur sillon de bombance et de caresses, se sentant leur petite amie, et ne pouvant se résoudre à les quitter.
Cependant vers le soir, une langueur, une morbidesse, un trouble la prenait. Les baisers et les étreintes autour d'elle participaient des extravagances du rêve. Rien ne l'effrayait. Elle se trouvait dans des dispositions d'esprit extrêmement conciliantes.
La nuit est tombée. Personne ne prend plus garde à Blandine. Chaque servante est pourvue. Mais Blandine aura encore au moins trois saisons à attendre qu'un honnête garçon s'occupe d'elle. Son tour viendra! C'est ce que lui disent, avec un hommage anticipé, en passant, les regards humectés ou brillants, ou les cuisses frôleuses des lurons. L'enfant ne lit dans ces yeux et ne tâte dans ces charnures qu'une sympathie un peu bourrue, voilà tout! Autour d'elle, l'air si tiède chatouille et picote les dermes échauffés. Travaillées depuis des heures, les ambiances de désirs s'exaspèrent. Bientôt Blandine ne se rappellera plus les dernières beuveries et sarabandes auxquelles elle prit part. Mais ce qui l'enivre, c'est bien plus cette fermentation de robuste jeunesse autour d'elle, que le parfum des roses et la bière sucrée. Quasi somnanbulique, presque défaillante de bien-être, elle reprend place sur le «Rozenland» ou bien elle en descend avec les autres; et le refrain toujours répété concourt à son état de demi-veille.
Cependant, à travers la campagne, les charrettes bâchées de toile blanche, aux cerceaux de fleurs, roulent plus lentement. Valets et servantes entendent bruire et sentent courir sur leur nuque comme une énervante brise d'équinoxe. C'est la respiration chaude des couples affalés sur les banquettes derrière eux. Elles soupirent; ils halètent… La petiote finissait par s'endormir, assoupie par cette atmosphère plus capiteuse que les bouffées de la fenaison. Comme personne ne s'offre à la reconduire, il serait temps pour elle de mettre pied à terre et de rebrousser chemin, car les autres ne songent pas encore au retour, et le «pays de roses» est loin de la dernière station de son pèlerinage aux chapelles du boire. Pour la bande luronne le vrai plaisir ne fait même que commencer.
Enfin on se décide à réveiller la benjamine. L'un d'eux la mettra sur son chemin et rattrapera le «pays des roses» à l'étape suivante. Mais la petite remercie ce garçon. Inutile qu'il se dérange. Elle regagnera bien toute seule la chaumière paternelle. Des fois, les jours de marché, elle rentre plus tard encore et par quels temps et quels chemins! Le drille obligeant se borne donc à lui indiquer la route à prendre.
— Écoute, petite, tu traverseras la bruyère que voilà en obliquant de droite à gauche; tu arriveras à une sapinière que tu laisseras à ta droite…
Blandine ne l'écoute guère, la voix n'arrive même plus jusqu'à elle, car elle s'est éloignée d'un pas délibéré. Bonsoir à tous! leur a-t-elle crié avec assurance. Leur réponse se perd dans les claquements du fouet et le fracas du «pays de roses» se remettant en marche.
Jamais Blandine n'avait eu peur. Puis, ce soir tout le pays n'est- il pas en joie? Qui songerait à faire du mal à une enfant?
Tout à l'heure, à table, après la ventrée, on a raconté, pourtant, force aventures terrifiantes ou affligeantes. Ainsi quelqu'un s'étant étonné qu'un certain Ariaan, dit le Roi des Vanneurs, longtemps au service d'un fermier de la paroisse, n'était pas de la partie, un des camarades de l'absent apprit à la compagnie que le gaillard avait mal tourné depuis leur fête dernière, même si mal que son patron n'avait pas cru devoir attendre la Saint-Pierre nouvelle ou la date sacramentelle pour se priver de ses services. Malgré ses talents, le roi des Vanneurs avait été congédié d'urgence pour avoir fait la concurrence aux fouines, belettes, putois et autres amateurs de poules. N'ayant pas trouvé de maître à qui louer ses bras, sans doute devait-il être hébergé pour l'instant dans l'un ou l'autre des ces asiles que la générosité de l'État ouvre aux pieds-poudreux.