Les dignes garçons étaient extrêmement marris de l'aventure, surtout celui qui s'était proposé de reconduire Blandine et qui s'en voulait à présent de ne pas l'avoir accompagnée malgré elle.

Des fois aussi, la magnanime enfant entretint l'envie de se mettre à la recherche de celui qui l'avait déshonorée, de celui qui n'oserait pas réparer sa faute, non seulement parce qu'il avait commis un crime aux yeux des hommes, mais parce qu'aux yeux de la foule, la condition d'un bâtard et d'une fille-mère serait préférable à celle du fils légal et de la compagne légitime du voleur et du vagabond. Blandine de plus en plus exaltée se sentait de taille à marcher à l'encontre de toute convention injuste, religieuse ou sociale.

Depuis cette fatale SS. Pierre et Paul, une vocation de dévouement et de sacrifice s'était déclarée lancinante et cruelle en son coeur.

Elle était décidée, elle se rendrait à la prison. Elle verrait Ariaan pour lui pardonner; elle le disculperait par un sublime mensonge en s'accusant de s'être donnée à lui et de lui avoir caché son âge. Formée comme elle l'était, Ariaan aurait pu croire, de bonne foi, n'avoir séduit qu'une fille majeure. C'en était fait. Elle accepterait d'être la femme du voleur, du repris de justice…

Mais quel mystérieux pressentiment arrêta la jeune fille dans son élan de charité et lui fit entendre que son heure n'était pas encore venue, qu'un être bien autrement malheureux et anathème que ce candide voleur de poules l'attendait quelque part?

Pourtant elle hésitait encore, de sourds combats continuaient à se livrer en elle, lorsque l'événement rendit pour le quart d'heure tout sacrifice inopportun: Blandine mit au monde un enfant mort.

Ce dénouement désarmait la vindicte paroissiale et coupait court au scandale. La faute étant expiée de cette façon, même la marâtre traita la pauvresse avec moins de barbarie. Les frères et soeurs cessèrent de molester Blandine et de la tenir à l'écart comme une bête puante. On accepta ses services et elle obtint la grâce de pouvoir s'évertuer pour le bien de sa famille. À quelque temps de là, sa mère mourut. Blandine, alors âgée de quinze ans, se montra décidément de trempe héroïque, quoique toute simple. Elle prit le gouvernement de la maisonnée, vaqua aux multiples besognes, fit face à toutes les charges, dressa les enfants, n'eut de cesse avant d'avoir placé avantageusement les uns et les autres, ceux-ci en apprentissage, celles-là en condition. La vaillante petite mère oeuvra si bien qu'elle se trouva mieux que réhabilitée. Le curé, tout le premier, n'en revenait pas; à son admiration se mêlait une espèce de stupeur. La vaillance et le caractère de cette mioche le confondaient.

V

Vers cette époque la douairière de Kehlmark ayant renoncé à son fastidieux train de maison et à son nombreux domestique pour se retirer dans une coquette villa du faubourg noble de la capitale, s'enquérait d'une personne de confiance tenant le milieu entre la dame de compagnie et la camériste. Une de ses vieilles amies, résidant l'été au village de Blandine, lui vanta à la requête même du curé, cette courageuse fillette, sans omettre l'aventure dont elle avait été autrefois victime. Il se trouva que cette particularité des références était faite pour rallier à la pauvresse les sympathies de la grand'mère d'Henry, qui l'engagea aussitôt qu'elle se fut présentée.

Mais aussi quelle gentille et accorte villageoise! Elle embaumait la santé et la droiture. Un galbe de statue grecque modernisé, avifié par des joues roses; des yeux limpides et confiants, du bleu saphir très clair; une bouche au pli gracieux et mélancolique; les cheveux d'un blond cendre, un peu crespelés, séparés en bandeaux sur un front d'ivoire immaculé. De taille moyenne, admirablement prise, dans ses vêtements de paysanne, on eût dit une fille de qualité déguisée en pastourelle.