De son côté, Blandine s'était sentie attirée par cette septuagénaire de grande race, mais dépourvue de morgue ou d'afféterie et qui n'eût pas été déplacée, par son large esprit philosophique, au siècle de l'Encyclopédie et de Diderot. Femme de généreuse culture et sans préjugés, si elle demeurait jusqu'à un certain point entichée de la noblesse de naissance, c'est parce qu'en se comparant aux parvenus qui l'entouraient, elle avait bien été forcée de convenir de la supériorité des sentiments, du ton et de l'éducation d'une caste de plus en plus réduite, et encore mieux proscrite et abolie par la crasse des mésalliances financières que par la guillotine et les septembrisades. Mais, en revanche, elle considérait comme d'apanage vraiment aristocratique ces hautes qualités de coeur et d'esprit qu'on rencontre à tout échelon de la société; les posséder équivalait pour elle à des lettres patentes et tenait largement lieu d'un arbre généalogique. Malvina de Kehlmarck, née de Taxandrie, autrefois d'une beauté que, vers 1830, les «almanachs des Muses» proclamèrent ossianique, avait des yeux vifs, d'azur gris aux irisations de perle fine, des boucles à l'anglaise, un nez busqué, des lèvres spirituelles; elle était grande, sèche et nerveuse, avec un port de reine, ce que les peintres appellent la ligne, encore solennisé par de traînantes robes de velours ou de satin noirs, aux larges manches de guipures, des bonnets à la Marie Stuart, une toilette opulente et sévère que constellaient les escarboucles de ses bagues et de sa broche; celle-ci, une tête de sphinx taillée dans un onyx et coiffée d'un pschent de brillants et de rubis.

Chez cette maîtresse femme rien de pédant ou de collet monté; ni prude, ni vulgaire; bonne sans mièvrerie, même avec brusquerie et goguenardise, mais affectueuse, loyale, d'une sensibilité infinie; nullement pharisienne, n'abhorrant que la trahison, la duplicité et la bassesse d'âme.

Cette athée évangélique devait infailliblement s'accorder avec cette chrétienne fort dissidente. La douairière se moquait sans malice de ce qu'elle appelait les momeries de Blandine, mais ne la contrariait en rien dans la pratique d'ailleurs très réduite de sa religion. Par son humeur enjouée, optimiste, frondeuse, Mme de Kehlmarck contrastait avec le caractère prématurément réfléchi et trempé de cette jeune fille qu'elle surnommait sa petite Minerve, sa Pallas Athénée.

La vieille dame s'amusa à l'instruire, et lui apprit à lire et à écrire, si bien qu'elle en fit sa lectrice et son secrétaire.

Mais elle lui inculqua surtout une dévotion pour son petit-fils, son Henry qui étudiait alors au Bodenberg Schloss, et dont Mme de Kehlmarck disait naïvement à Blandine qu'il était son seul préjugé, sa superstition, son fanatisme. Sans cesse elle entretenait sa demoiselle de compagnie de ce petit prodige, de cet enfant précoce et compliqué. Elle lisait et se faisait relire les lettres du collégien, Blandine répondait à ces lettres, sous la dictée de la grand'mère; mais très souvent elle trouvait, la première, le mot et même le tour de phrase ému que cherchait la vieille dame. Elle finit par écrire d'emblée toute l'épître, d'après le canevas qu'elle demandait à sa maîtresse; et celle-ci avouait que le style de Blandine était plus maternel encore que le sien.

La douairière lui montrait aussi les portraits du jeune comte; et les deux femmes ne se lassaient point de parcourir durant des heures l'iconographie de leur fétiche: depuis un daguerréotype qui le représentait, remuant bébé, un pied déchaussé, sur les genoux de sa mère, jusqu'à l'épreuve la plus récente, montrant un premier communiant fluet aux grands yeux trop fixes.

Au début, Blandine avait feint de s'intéresser à tout ce qui concernait le petit Kehlmark et elle mettait elle-même l'entretien sur lui, uniquement pour plaire à l'excellente femme et flatter sa touchante sollicitude; mais, insensiblement, elle se surprit à partager ce culte pour l'absent. Elle le chérissait profondément avant de l'avoir jamais vu.

Par la suite on verra qu'il y eut dans cet attachement une influence plus haute et plus providentielle qu'un simple phénomène d'auto-suggestion.

«Qu'il doit être grand à présent! Et fort! Et beau!» conjecturaient les deux femmes. Elles se le décrivaient mutuellement, l'une apportant des retouches flatteuses à l'image que l'autre se faisait de lui. Combien il tardait à Blandine de le voir! Elle languissait même en l'attendant. Et voilà qu'une sinistre nouvelle arriva de Suisse au moment des vacances qui devaient le rendre à son aïeule: Henry était tombé malade. Jamais Blandine n'avait connu pareilles transes. Elle aurait volé au chevet du collégien si elle n'avait été retenue près de l'aïeule, suspendue elle-même entre la vie et la mort tant que son petit- fils ne fut hors de danger. Puis, quelle jubilation quand Blandine apprit le rétablissement du jeune homme.

La perspective du retour au pays, de cet enfant tant choyé, ne rendait pas Blandine la moins anxieuse des deux femmes. Elle comptait les jours et, puérilement, les biffait sur un calendrier, comme le collégien devait le faire là-bas.