Quand Henry sonna à la grille de la villa, ce fut Blandine qui lui ouvrit. Elle crut voir un dieu. Tout son sang reflua vers son coeur. Elle l'adora d'emblée, respectueuse, sans espoir intéressé, sans ambition, pour lui-même, et comprit qu'en vivant toujours en la présence du jeune Kehlmark, elle aurait tout son désir, tout le but de ses aspirations. Plus tard, elle se rendit un meilleur compte de ce qui s'était produit en elle dès cette première mais décisive confrontation. Aussi, cette impression complexe ne pourra-t-elle se définir que par les phases successives de ce récit. En somme, Henry imposait étrangement à la pieuse Blandine. Dans ce coup de foudre préparé par un véhément afflux de sympathies, entrait un mélange de crainte, de navrance et d'admiration, peut-être même un peu de cette pitié occulte que nous éprouvons devant les choses rares, éphémères presque incompatibles avec la vie conforme.

— Ah, c'est mademoiselle Blandine, sans doute! La petite fée dont bonne maman m'a fait un si chaleureux éloge! dit le jeune homme en tendant la main à la camériste. Je vous suis bien, bien reconnaissant de vos soins pour elle! ajouta-t-il avec un peu de timidité.

Les deux jeunes gens ne tardèrent pas à se traiter sur un pied de camaraderie. Sous des allures enjouées Blandine cacha le profond et grave amour qui la possédait. Était-ce parce qu'elle se savait acquise à Kehlmark pour la vie qu'elle ne recourut à aucun des manèges par lesquels la femme s'attache un amoureux? Cette absence de coquetterie contribua à mettre à l'aise cet adolescent timide et quinteux, inapte aux façons galantes. Il y avait des jours où il se montrait très empressé auprès d'elle; d'autres jours, il la couvait de regards singuliers ou semblait l'éviter et même la fuir.

Trois ans se sont écoulés. On est au mois de mai, aux approches de la nuit. La douairière de Kehlmark dîne seule chez sa vieille amie, Mme de Gasterlé, comme elle y est accoutumée tous les mois. Blandine ira la reprendre chez cette dame au coup de dix heures. Henry s'est retiré dans sa chambre où il travaille, — où plutôt il prétend travailler, car le moment et la saison incitent aux imaginations, aux curiosités, aux énervements.

Par la fenêtre ouverte, le jeune comte entend les accordéons et les orgues d'un faubourg ouvrier dont le séparent quelques hectares de jardins de plaisance, distribués entre la villa de la douairière et celles des voisins, et séparés par des haies vives. Depuis plusieurs soirs, les bouffées dolentes des cuivres fignolant le couvre-feu dans une caserne d'artillerie, située là- bas aux confins du faubourg, parviennent à Kehlmark avec les fanfares des lilas qui agitent leurs thyrses jusque sous sa fenêtre.

On bâtit aussi dans le voisinage; le gros oeuvre sera demain sous toit, et, tout le jour, le jeune patricien a entendu les maçons tirer d'argentines musiques des briques qu'ils battent de leurs truelles. Plusieurs fois, sollicité, il s'est penché au dehors, et il a vu les manoeuvres blancs et fauves, poupins garçons de la campagne, l'auget ou l'oiseau à l'épaule, inconscients équilibristes, gravir les échafaudages et affronter les vertiges. Parfois les feuillages les lui masquent, puis, brusquement, ils émergent de la futaie, en dramatique relief de chair active sur le bleu indifférent du ciel…

Pourquoi son coeur gonfle-t-il d'indicible nostalgie quand, après le coucher du soleil, il leur voit passer le rustique sarrau bleu par-dessus leurs nippes aussi barbouillées qu'une palette? Ce sera pire encore après-demain, quand ils auront fini; leur activité harmonieuse comme une orchestrique devenait une habitude flattant ses yeux et il prévoit qu'ils lui manqueront, ces peinards; l'un surtout, un alerte blondin, mieux équarri, plus cambré que les autres, qui trouvait, sans les chercher, des coups de reins, de jarret et d'épaules à désespérer un sculpteur. «Il y aura de ces aides-maçons dérobés à leur décoratif métier par la caserne», songe Kehlmark en entendant les appels du clairon, peut-être les leurs, expirer dans un friselis de feuilles et un remous de fragrances. Manoeuvres, paysans, déracinés de leurs villages, soldats casernés, villages désirés et lointains, clochers lancinants qui vous trouent les coeurs en mal de pays: cette association d'idées fugaces tourna chez Kehlmark en une capiteuse suggestion rustique d'où se détacha tout à coup, symbolique, l'image de Blandine, non point la Blandine d'à présent, mais la petite paysanne telle qu'elle s'avoua rétrospectivement à lui, le poète épris de force et de pleine nature.

— Elle est là-haut à sa toilette! se dit-il, car l'heure approche de rejoindre bonne maman.

Somnambulique, les yeux ivres de courses agrestes et d'étreintes éperdues, il monte à la chambre de la petite.

Quoiqu'elle fût en chemise, Blandine n'eut qu'un frisson à peine frileux devant cette intrusion. C'était comme si elle l'avait attendu. Elle était en train de démêler sa luxuriante chevelure flottant sur ses épaules et, embaumant la lavande et les aromatiques herbages de son pays, elle se tourna vers lui avec un confiant sourire. Il la prit par les mains, mais presque sans la regarder, scrutant des absences, des au-delà, fermant même les yeux pour sonder ces perspectives fuyantes, et il la poussa soumise, sans une parole, vers le lit fraîchement refait. Elle, frémissante et ravie, continuait à sourire et se donna comme à un nouveau vagabond.