Pourquoi se rappelait-il, avant le spasme, l'accordéonie au crépuscule, à travers les lilas en fleurs, et les jeunes villageois tirant le sarrau bleu sur les feuilles mortes de leurs hardes de travail? Était-ce parce que ces petits rustauds auraient pu être du pays de l'amante? Glorieux, il communiait en elle toute une humanité agreste; c'était la force, la saveur, le geste rude et charnu, la chair de la glèbe, la sève villageoise qu'il aimait en Blandine par ce soir nuptial. Cette fois et celles qui suivirent, il la posséda dans l'idée des désirs qu'elle aurait allumés chez de robustes manoeuvres ruraux, dans la ruée fauve, fumeuse et dépoitraillée d'une priapée de kermesse…
Un moment, Blandine avait rencontré le regard de ses yeux entr'ouverts. Quel abîme y découvrit-elle? L'abîme attire et l'amour est fait d'une part de vertige. Sans s'abandonner à la plénitude de la joie qu'elle avait espérée, sans se pâmer comme dans la bruyère phosphorescente entre les bras du Roi des Vanneurs, elle éprouva, du cerveau aux entrailles, une tendresse plus tragique pour le jeune comte de Kehlmark. C'est qu'elle avait surpris dans le regard d'Henry une angoisse infinie, dans son étreinte le cramponnement d'un noyé, dans son baiser la suffocation de l'assassiné qui appelle au secours.
Elle s'était livrée à lui, dominée par sa supériorité d'esprit; elle mit toujours du respect et de l'humilité dans leurs rapports. Ariaan, la brute saine et belle — Blandine en avait la conviction, à présent — n'avait jamais été consumé d'affres érotiques comparables à celles qui tisonnaient la chair et l'imagination de ce jeune patricien, trop cérébral, trop spéculatif.
Tout en l'adorant, elle l'approchait toujours avec une certaine inquiétude: la petite mort du nageur au premier contact de l'eau. Elle le trouvait singulier, fantasque, presque effrayant. Par moments il dégageait la tristesse des paysages diffamés; il était morne et glauque comme un canal traversant une banlieue encombrée de gravats et de scories. Le crépuscule qui pesait, par intermittences, sur ses pensées, passait comme une taie sur son beau regard bleu. Au plus fort de ses accès de bonté et de tendresse se produisirent des retours, des froids, de subits recroquevillements. Des réactions continuelles écartelaient son caractère. N'importe, dès la première apparition de Kehlmark, elle s'était sentie en présence d'un être mystérieux en qui parlait une voix inconnue dont elle resterait à jamais anxieuse; elle s'était vouée à lui, sans espoir de salut, comme à un dieu qui la reléguerait éternellement loin de son paradis, et quand elle le regardait il y avait dans ses yeux à elle l'expression de ceux des martyrs cherchant vainement à travers les nues le vol d'anges qui tardent à venir les enlever. Et pourtant, elle ignorait encore les rites et les pires épreuves de la religion d'amour à laquelle elle s'était consacrée.
VI
Leur saison charnelle ne dura point. Quand leurs liens physiques se furent relâchés, puis dissous, Blandine ne s'en affligea guère et en fut à peine surprise. Pourtant elle l'aimait plus passionnément que jamais, et elle lui gardait une idolâtre reconnaissance de l'hommage qu'il lui avait rendu, s'estimant heureuse et fière de son attachement.
La douairière avait soupçonné leur bonne entente, mais elle ignora toujours jusqu'à quel point ils s'étaient aimés. Elle souriait à cette affection, car elle s'habituait de plus en plus à considérer Blandine comme sa petite-fille, comme la soeur, sinon la femme de son Henry.
Mme de Kehlmark admirait, elle aussi, son petit-fils, mais lucide, avertie par sa sollicitude même, elle le devinait exceptionnel jusqu'à l'anomalie; quelque chose lui disait, à elle aussi, que le jeune comte serait malheureux s'il ne l'était déjà. Elle s'alarmait de cette promptitude, ou plutôt de cette inquiétude de son génie. Il travaillait par boutades, s'enfermait dans sa chambre, demeurait des semaines sans voir la rue, lisant, rimant, composant des partitions, se saturant l'âme de Beethoven, Schumann et Wagner, barbouillant des toiles, rangeant ses paperasses; puis, à ces claustrations excessives, succédaient des périodes où il éprouvait un besoin féroce de s'étourdir, où il se complaisait à battre les quartiers interlopes, à courir les bouges à matelots et à chaloupiers, se livrant à un noctambulisme effréné, disparaissant durant plusieurs jours, passant des carnavals entiers sans voir son lit, et lorsqu'il venait s'y abattre, à la façon d'une épave échouée sur la grève ou d'un fauve pourchassé et blessé qui a pu se traîner jusqu'à sa tanière, à bout, démoli, c'était pour ne plus en sortir non plus de plusieurs jours et dormir, dormir, et dormir encore!
On juge des transes par lesquelles passèrent les deux femmes. Le plus souvent, elles ne savaient ce qu'il était devenu. En partant pour ces caravanes, il se gardait de dire où il se rendait, tout comme à son retour il se taisait sur l'emploi de son temps et la nature de ses hantises. Comment concilier ces déportements avec la ferveur filiale qu'il entretenait pour son aïeule! Au retour de ces équipées, il pleurait comme un enfant, demandait pardon à la bonne dame, mais, disait-il, c'était plus fort que lui; il lui avait fallu ce changement, cette diversion tumultueuse; il avait besoin de s'étourdir, de se griser de mouvement et de tapage pour chasser le diable sait quelle préoccupation; car, sur celle-ci, il refusait de s'expliquer. Ou bien il prétextait des maux de tête, des névralgies, reste de sa grave maladie d'autrefois à la pension.
Il lui arriva un jour, sur les instances de Mme de Kehlmark, de conduire Blandine au bal le plus folâtre de la saison. Vers l'aube, il l'entraîna, à la faveur du domino, dans des bastringues de moindre étage, l'acoquina avec des masques de rencontre, lui fit prendre sa part d'un plaisir canaille, dans des milieux qui l'enivraient, lui, comme un mauvais alcool, mais sans lui procurer la joie ou seulement l'illusion de la joie. On remarqua à la ville qu'il ne frayait guère avec les gens de sa caste et qu'il recherchait au contraire la camaraderie d'artistes et de lettrés besoigneux ou même de parasites infimes. Réfractaire à l'étiquette et au code mondain, il ne se montrait dans aucun salon.