Ses goûts et ses penchants offraient de bizarres contradictions. Ainsi, le même dilettante acquéreur de rares estampes et amateur de reliures de prix, collectionnait des défroques et des outils de pauvres, des couteaux de matelot, de sordides tickets d'entrées de bals faubouriens.
Après s'être montré d'une grande expansion, le jeune Kehlmark se rencognait dans une contrainte farouche. Sa joie même était désordonnée et une rauque intonation de voix en révélait parfois la sombre arrière-pensée, au point que Blandine douta longtemps qu'il eût connu un jour de véritable sérénité. Son plaisir grimaçait, son rire grinçait. Il avait l'air de porter au dedans de lui cette aigre fumée dont parle le Dante: portando dentro accidioso fummo. Il semblait vouloir étouffer un mal secret, imposer silence à l'on ne savait quel remords! Dans ses grands yeux outre-mer, il y avait souvent de la provocation et de l'offensive, mais lorsqu'il cessait de se composer un visage, ses yeux s'inondaient de cette navrance sans bornes que Blandine y avait surprise et qui l'avait conjurée pour la vie, cette navrance comparable aux affres d'une bête acculée, d'un supplicié montant à l'échafaud, ou mieux encore au regard à la fois sinistre et sublime d'un Prométhée ravisseur du feu défendu.
Généreux jusqu'à la prodigalité, passionné pour les causes justes, révolté par les vilenies de la multitude, sensible à l'excès, il en arrivait à ne plus admettre la contradiction et à s'emporter contre quiconque s'avisait de le contrarier. Ainsi, un jour que Blandine voulait lui reprendre un gentil enfant de pauvres gens venus en visite chez Mme de Kehlmark, et pour lequel Henry s'était pris de tendresse, il s'oublia jusqu'à poursuivre son amie un poignard à la main et jusqu'à la blesser à l'épaule… Une détente se produisit aussitôt et, fou de désespoir, il se faisait horreur, menaçant de tourner contre lui l'arme qu'il avait dirigée contre Blandine.
Justement alarmée à la suite de cette alerte, la douairière lui ménagea, à son insu, pour ne pas l'impressionner fâcheusement, une entrevue avec un praticien célèbre, qui se rendit à la villa sous prétexte de demander à Kehlmark un renseignement bibliophilique. Le médecin étudia longuement le jeune homme, à la faveur d'une causerie sur la littérature à base scientifique.
Ayant revu la comtesse, le docteur diagnostiqua une irritabilité nerveuse dont ils s'ingénièrent vainement à découvrir la cause. À tout hasard, il prescrivit un régime hydrothérapique, la natation, l'escrime, le patinage, le cheval, et déclara, au surplus, n'avoir découvert chez le sujet, aucune lésion organique, aucune tare morbide. Au contraire, il prétendit n'avoir jamais rencontré plus souple intelligence, jugement aussi sain, pareille élévation de vues dans une nature plus vibrante; et il finit par féliciter l'aïeule, en disant avec cette rude bonhomie professionnelle: «Madame, ou bien je suis une parfaite ganache, ou ce jeune exalté fera honneur à votre nom. Il a du génie, votre petit-fils; il est de la trempe de ceux chez qui l'avenir recrute les artistes, les conquérants ou les apôtres!» — «Que n'est-il plutôt de la trempe des élus du bonheur!» soupira la douairière, peu ambitieuse, mais sensible pourtant à ces prédictions de gloire.
VII
En attendant que se vérifiassent ces brillants pronostics, Kehlmark se remit donc à ces exercices gymniques dans lesquels il avait excellé à la pension. Malheureusement, il apportait à ces sports la fièvre, l'outrance qu'il mettait dans ses paroles et ses actions. Il se complut en des prouesses de casse-cou, s'amusa à traverser à la nage de trop larges rivières, à naviguer à la voile par des temps houleux, à dresser des chevaux rétifs et vicieux. Un jour, sa monture s'emballait et, le long de la voie ferrée, galopait à la tête d'un train express, de front avec la locomotive, jusqu'au moment où elle s'abattait, entraînant son cavalier sous elle. Kehlmark en fut quitte pour une foulure. Une autre fois, le même cheval, écouteux à l'extrême, attelé à un dog- car prenait ombrage d'une brouette de maçon abandonnée au milieu de la rue, et, après un écart effrayant, se livrait à une course frénétique sur le square planté d'arbres, jusqu'à ce qu'il allât se jeter, avec la voiture, contre un réverbère. Kehlmark et son groom furent culbutés croupe par-dessus tête, mais se remirent aussitôt sur leurs pieds sans une égratignure. Le cheval sortait indemne de la collision. Quant à la voiture, défoncée et tordue, un badaud, appâté par une gratification, se chargea de la rouler jusque chez le carrossier. Un commerçant du quartier s'empressa de mettre son cheval et sa voiture à la disposition de M. de Kehlmark. La nuit allait tomber, la douairière attendait Henry pour le dîner, et il était loin du logis. Le groom attira l'attention de son maître sur l'extrême excitation du cheval, qui pointait des oreilles et s'ébrouait encore tout frémissant, et lui conseilla d'accepter l'offre de ce bourgeois. Mais le comte ne consentit à emprunter que la voiture. La trop ardente bête fut attelée à la voiture du notable. Kehlmark reprit les rênes, le groom monta sur le siège non sans rechigner. Contre leur attente, le cheval semblait calmé et prit une allure normale.
Mais en débouchant sur un viaduc non loin de la gare, ils avisèrent, en contrebas de la rampe, une foule de monde ameuté devant un train de pétrole qui flambait en projetant des flammes hautes comme des maisons.
— Attention, monsieur le comte, ça va lui reprendre! À votre place, je ferais demi-tour! proposa Landrillon, le domestique.
Et il fit mine de vouloir descendre.