Henry et Blandine se tenaient à son chevet, trompés par le calme de la moribonde, et ne pouvant croire à l'imminence de la fin.
Il paraît que le voisinage de la mort prête aux agonisants le don de seconde vue et de prophétie. La douairière de Kehlmark entrevit-elle l'avenir scabreux de son petit-fils? Craignit-elle de demander à Blandine d'associer irrévocablement sa destinée à celle d'Henry? Toujours est-il qu'elle ne formula point son désir suprême. Avec un sourire plein d'ineffable adjuration, elle se borna à presser sacramentellement leurs mains réunies, et elle passa, triste, non de mourir, mais d'abandonner ses enfants.
Par testament, elle laissait à Blandine une somme assez forte pour assurer son indépendance et lui permettre de s'établir. Mais ne l'eût-elle point promis à la morte tant vénérée, que la jeune femme serait demeurée pour la vie avec Henry de Kehlmark.
Quand, quelques mois après la mort de l'aïeule, le comte, de plus en plus dégoûté du monde banal et conforme, annonça à Blandine son projet de s'installer à l'Escal-Vigor, loin de la capitale, dans une île luxuriante et barbare, elle lui dit simplement:
— Cela me convient parfaitement, monsieur Henry.
Malgré leur intimité, il était rare qu'elle ne fît précéder le nom du jeune homme de cette appellation respectueuse.
Kehlmark, n'ayant sondé encore l'affection absolue qu'elle lui vouait, s'était imaginé qu'elle profiterait des libéralités de la défunte pour retourner en son pays natal de Campine et s'y mettre en quête d'un épouseur sortable.
— Que veux-tu dire? lui demanda-t-il, intimidé par l'air de douloureuse surprise qui avait envahi le visage de la jeune femme.
— Avec votre permission, monsieur Henry, je vous suivrai partout où vous jugerez bon de vous fixer, à moins que ma présence ne vous soit devenue importune…
Et des larmes de reproche tremblaient à ses cils, quoiqu'elle fît un effort pour lui sourire comme toujours.