— Pardonnez-moi, Blandine, balbutia le maladroit… Vous savez bien que nulle compagnie, nulle présence ne pourrait m'être plus précieuse que la vôtre… Mais encore ne veux-je abuser de votre abnégation… Après avoir sacrifié quelques-unes des plus belles années de votre jeunesse à soigner ma vénérable aïeule, je ne puis consentir à ce que vous vous enterriez là-bas, dans un désert, avec moi; dans une situation fausse, exposée aux médisances de rustres malveillants; je le puis d'autant moins aujourd'hui que vous êtes libre, la chère défunte ayant essayé de reconnaître vos dévoués services en vous assurant de quoi ne dépendre de personne… Vous pourrez donc vous établir avantageusement…

Il allait ajouter «et trouver un mari», mais les yeux de plus en plus éplorés de sa maîtresse lui firent sentir que cette parole eût été abominable.

— Oui, poursuivit-il en lui prenant les mains et en la regardant de ces yeux énigmatiques dans lesquels il y avait à la fois du malaise et de l'exaltation, vous méritez d'être heureuse, très heureuse, ma bonne Blandine!… Car vous fûtes si affectueuse, même meilleure que moi, son petit-fils, pour la morte bien aimée… Ah! moi, je lui occasionnai bien des soucis, — vous en savez quelque chose, vous sa confidente, — je la navrai bien malgré moi, mais cruellement tout de même… Et peut-être par mon caractère inégal et mes nombreuses frasques, ai-je hâté sa fin… Mais crois-moi bien, Blandine, ce n'était pas de ma faute: non, non, jamais je ne le faisais exprès… Il y avait autre chose, des choses que personne, pas même toi, ne pourrait comprendre et s'imaginer; la fatalité, l'inexplicable s'en mêlait…

Ici, son regard se fit plus nébuleux encore et, d'un revers de la main, il s'essuyait la sueur du front, en regrettant sans doute de ne pouvoir en même temps se débarrasser d'une image obsédante.

— Tandis que vous, Blandine, ajouta-t-il, vous ne lui aurez été que baume, sourire et caresse… Ah, laissez-moi, ma pauvre enfant, c'est le moment de la séparation… Cela vaudra mieux pour vous sinon pour moi…

Il se détournait tout bouleversé, lui-même prêt à pleurer, et s'éloignait en faisant le geste de la repousser, mais elle s'empara avidement de cette main qui se flattait de la bannir:

— Vous ne le voudrez pas, Henry! s'écria-t-elle avec un accent de supplication qui alla au coeur du jeune comte. Où m'en irais-je? Après votre sainte aïeule, il ne me reste que vous à chérir. Vous êtes ma raison d'être. Et surtout ne me parlez pas de sacrifice. Les années que j'eus le bonheur de passer auprès de Mme de Kehlmark n'auraient jamais pu être plus belles!… Je dois tout à votre grand'mère, monsieur le comte!… Ô laissez-moi bien humblement reporter sur vous la dette que j'ai contractée envers elle… Vous aurez besoin d'un intendant, d'un administrateur pour s'occuper de vos affaires, gérer votre fortune, diriger votre maison… Vous entretenez de trop radieuses, de trop nobles idées pour vous tracasser à tous ces détails prosaïques et matériels. Compter, chiffrer, n'est pas votre fait; moi, c'est ma vie… Je ne connais même que ça! Allons, monsieur l'artiste, (elle se faisait adorablement câline) un bon mouvement, ne me renvoyez pas cette fois-ci; consentez à me maintenir dans l'emploi que je remplissais chez la comtesse… Si elle était ici, elle-même intercéderait pour moi… À moins que vous ne songiez à vous marier?

— Me marier! se récria-t-il. Moi, me marier!

Impossible de se méprendre à l'intonation de ces paroles. Le comte de Kehlmark devait être en effet réfractaire à tout pacte conjugal.

Blandine parvint à peine à dissimuler sa joie; du rire traversait ses larmes.