— Eh bien, Henry, dans ce cas je ne vous quitte plus. Qui tiendra votre grand château là-bas? Qui prendra soin de vous? Est-il quelqu'un qui connaisse vos goûts mieux que moi et qui mette autant de sollicitude à les flatter? Non, Henry, la séparation est impossible… Vous ne pouvez pas plus vous passer de moi que je pourrais me proscrire de votre présence… Tenez, même si vous vous étiez marié, j'aurais voulu vivre à votre foyer dans l'ombre, obscure, soumise, rien que votre humble servante… Oui, si vous le désirez, je ne serai plus que votre fidèle factotum… Ah! monsieur Henry, prenez-moi avec vous; vous verrez, je ne serai guère encombrante, je ne vous importunerai pas de ma personne, je m'effacerai autant que vous l'exigerez… D'ailleurs, je puis bien vous le dire, Henry, c'était le voeu de votre grand'mère, gardez- moi au moins, par égard pour la chère en allée…
Et, profondément remuée, Blandine éclata de nouveau en sanglots;
Kehlmark aussi se sentit ébranlé jusqu'au fond de l'âme.
Il attira doucement la jeune fille contre sa poitrine et la baisa fraternellement sur le front.
— Eh bien, qu'il soit fait selon ton désir! murmura-t-il, mais puisses-tu ne jamais t'en repentir, ne jamais me reprocher ce fatal consentement!
En prononçant ces dernières paroles, sa voix tremblait et s'assourdissait comme sous la menace d'une inéluctable catastrophe.
VIII
Avec Blandine, le comte de Kehlmark avait emmené à l'Escal-Vigor, son seul domestique, le même qui l'accompagnait lors de l'accident de voiture.
Thibaut Landrillon, fils d'un garde forestier ardennais, était un courtaud trapu et solide, assez bien tourné. Ayant passé longtemps par la caserne, il en gardait le type et les façons du «fricoteur», du «casseur d'assiettes et de coeurs», comme il disait en son jargon de corps de garde. Rond de visage, il avait l'oeil brun, émerillonné aux moiteurs lubriques, un petit nez carlin et frétillant de grosses lèvres de ce rouge de minium, signe, à la fois, de cruauté et de sensibilité; un pinceau de moustache, la virgule; les joues allumées par une menace de couperose; de petites oreilles ourlées et poilues de satyre, les cheveux drus et broussailleux, le parler gras et gouailleur, les hanches roulantes, des jambes torses. Viveur de bas étage, il cachait, sous une rondeur de surface, et un bagout bongarçonnier, une âme rapace et trigaude.
Ses façons scurriles, ses sorties peuple et pimentées avaient cependant le don d'amuser et de dérider le pensif et toujours préoccupé, toujours tendu châtelain d'Escal-Vigor, à la façon dont les clowns et les bouffons de cour trompaient et dissipaient autrefois l'hypocondrie ou le latent remords d'un tyran. Paillard vicieux ayant traîné dans les sentines de la débauche, palefrenier des pieds à la tête, le moral aussi imprégné de fumier que sa souquenille et ses bottes, ce garçon suintait l'esprit d'une fleur de populace. Sa casquette sur l'oreille continuait à jouer le bonnet de police du troupier. Toujours les mains au fond des poches de la culotte, le brûle-gueule dans un coin de la bouche ou la chique promenée d'une joue à l'autre; et s'entourant d'âcres jets de salive ou de bouffées suffocantes dont semblait se pimenter et se colorer son vocabulaire.
Aucun bienfait ne l'eût touché ou attendri. À l'égard de son maître qui l'avait cependant ramassé dans la boue, en dépit d'une cartouche jaune et de déplorables références, il entretenait l'envie, le mauvais gré, la rancune du gueux contre le riche et du bélître contre l'homme bien né, une hargne féroce dissimulée sous une luronnerie de gavroche. Ses allures désintéressées masquaient un effréné désir de jouissances triviales, car du luxe et de la fortune, les tempéraments de cette trempe convoitent exclusivement les sensations toutes physiques que peuvent se payer les détenteurs de l'or. Quant aux plaisirs intellectuels que goûtait Kehlmark, Landrillon les tenait pour autant de niaiseries.