Le comte accordait une grande tolérance à ce drôle. Il souriait à lui entendre dégoiser ses équipées de batteur de bouges et de coureur de mansardes. Où Landrillon se montrait particulièrement impayable, c'était dans des charges de misogyne, dans des tirades paradoxales et ravalantes contre un sexe, qui, à l'en croire, ne lui avait cependant point ménagé ses complaisances.

Tant qu'ils avaient vécu à la ville, Landrillon ne logeait pas chez la douairière, mais au-dessus des écuries reléguées à quelque distance de la villa; Mme de Kehlmark n'ayant jamais pu s'habituer aux grimaces de ce singe.

Maintenant le gaillard était bel et bien dans la place et, comme on dit à la chambrée, s'il cachait son jeu, il avait du moins tiré son plan. Pas souvent qu'il se contenterait toute sa vie de ces grappillages et de ces carottes de domestique infidèle. Autrement sérieux, les projets du groom! Si la rude Claudie ambitionnait de devenir comtesse de Kehlmark, Landrillon, lui, s'était promis d'épouser la gouvernante du château. Il va sans dire qu'il avait deviné d'emblée la liaison entre Henry et Blandine; mais, pas dégoûté du tout, il se contenterait parfaitement des restes du maître. La majordome de l'Escal-Vigor représentait une gaupe assez friande aux yeux de cet amateur, mais il l'épouserait surtout pour l'amour de la «belle galette» qu'elle avait su soutirer à la vieille. De son côté, notre bourreau des coeurs n'avait pas amené non plus un mauvais numéro à la loterie des agréments naturels, et de plus il possédait quelques économies rondelettes.

Toutefois, la décente Blandine ne laissait pas d'en imposer quelque peu à cet épateur de souillons. C'est qu'elle ressemblait à une vraie dame, la donzelle! Pour sûr qu'elle lui ferait honneur, se prélassant derrière le zinc d'un bar fashionable et sportif où se donneraient rendez-vous les bookmakers et les petits jobards de la haute!

Mais il fallait commencer, mon garçon, par te faire bien venir de la particulière. Jusque-là, partageant l'aversion de feu la comtesse, elle ne lui avait témoigné qu'une sympathie bien relative, mais Thibaut Croque-les-Coeurs n'était pas homme à se laisser rebuter. D'ailleurs, rien ne pressait, il avait le temps.

Peut-être se leurrait-elle encore de quelque illusion matrimoniale à l'endroit de Kehlmark? Thibaut fut assez étonné de la voir, devenue rentière, accompagner Kehlmark à Smaragdis. C'est même ce qui le décida à les y suivre.

«Malheur! se disait-il, si elle reste auprès du bourgeois, c'est qu'elle se flatte de l'engluer. Fichu calcul pourtant. Le petit semble en avoir pris tout son saoul! Des nèfles, qu'il t'épousera!» — «Mais, j'y suis, ruminait-il, un autre jour en se tirant le nez ce qui, chez lui, était un signe de satisfaction, la mâtine songe à arrondir sa pelote en prenant la direction du ménage! Bon appétit! Nous ne nous en entendrons que mieux!»

Le drôle mesurait toute conscience à l'aune de la sienne. Ces malins manquent totalement de flair lorsqu'il s'agit de découvrir de nobles mobiles.

À l'Escal-Vigor, il résolut de pousser sa pointe sans plus d'hésitation. L'ennui aidant, négligée par le Dykgrave, Mme l'Intendante ouvrirait peut-être l'oreille avec un peu plus de complaisance aux déclarations du galant cocher. Si la mijaurée continuait à se retrancher derrière ses grands airs et à se draper dans sa vertu, le gaillard se flattait d'arriver à ses fins par d'autres arguments. À bout de patience et d'action persuasive, il était bien décidé à la prendre par surprise et par la force. Où serait le mal? Diantre, elle aurait pu rencontrer un mâle plus refroidi. En fait d'avantages, le cocher se croyait au moins l'égal de son maître. La belle ne perdrait point au change.

Kehlmark continuait donc à s'accommoder du ton et des façons de ce loustic égrillard, sur le caractère et le fond duquel il s'était totalement mépris. Le comte était même tenté de croire cette licence et ce cynisme dictés par un excès de franchise, une largesse de vue presque philosophique et analogue à ses propres conceptions.