Henry avait été touché aussi par l'empressement avec lequel le domestique avait consenti à quitter la capitale pour le suivre à Smaragdis:

— Eh bien, toi aussi, tu viendras te retirer avec moi sur ce perchoir à mouettes, mon pauvre Thibaut! C'est gentil, ça!

Il était loin de se douter des ressorts de ce ruffian, et il poussait même l'aveuglement jusqu'à assimiler sa fidélité et son dévouement à ceux de la noble Blandine. Pour tout dire, il se serait peut-être privé plus difficilement de la présence pétulante et tortillée de ce pitre, que de la caresse et de la ferveur que la jeune femme entretenait dans ses ambiances.

Par la suite on comprendra mieux pourquoi la gouaillerie, le sarcasme perpétuel et les blasphèmes de ce larbin flattaient l'âme amertumée du Dykgrave. On s'expliquera comment cette nature aimante, subtile et passionnée toléra si longtemps le voisinage de ce simple pourceau incapable de comprendre n'importe quel amour et n'ayant eu, semblait-il, de rapprochements génésiques que dans une atmosphère de lupanars et de triperies.

DEUXIÈME PARTIE LES SACRIFICES DE BLANDINE

I

Le surlendemain de la crémaillère, le Dykgrave se rendit à la ferme des Pèlerins. Il y arriva à cheval, précédé de trois beaux setters Gordon, aboyants et poudreux. Le fermier qui retournait une sole dans un champ voisin, jeta loin sa bêche, et n'eut que le temps de passer sa veste par-dessus sa camisole de flanelle rouge; mais la fille ne se donna point la peine de rabattre ses manches sur ses bras qu'elle avait rouges et charnus. Tous deux accoururent, essoufflés, à la rencontre du visiteur considérable et, après les compliments de bienvenue, ils se mirent en devoir de lui faire les honneurs de la ferme.

Michel Govaertz ne s'était point vanté. Tout l'établissement, depuis le corps de logis jusqu'à la moindre dépendance, les écuries, les étables, les celliers, la grange, la basse-cour, trahissaient l'ordre, l'opulence et le gros confort.

Henry se montra de nouveau très empressé auprès de Claudie, s'intéressant à l'économie de la ferme, se faisant donner des explications par la fermière, s'arrêtant avec complaisance et sans montrer le moindre ennui devant des réserves de pommes de terre, de betteraves, de fèveroles ou de céréales qu'on lui montrait dans des greniers torrides ou des réduits humides et noirs. Il tomba plus d'une fois en arrêt devant certains travaux des gens de la ferme, prisant beaucoup, par exemple, le geste de deux garçons de charrue; l'un debout sur une charretée de trèfle, l'autre campé à l'entrée de la grange et recevant sur sa fourche les bottes à fleurs de sang que lui lançait son camarade. Le teint rissolé, des yeux bleu de faïence, le sourire puéril de leurs grosses lèvres démasquant de saines dentures, ils peinaient crânement et Claudie les ayant hélés d'une voix gutturale et gaillarde, ils redoublèrent de plastiques et suggestifs efforts. Elle les stimulait à peu près comme elle eût flatté de vaillantes bêtes de somme.

Kehlmark s'informa du jeune Guidon, mais d'un ton détaché et comme par simple politesse pour la famille. Le vaurien devait être là- bas, quelque part du côté de Klaarvatsch. Claudie désigna l'horizon à l'autre bout de l'île d'un geste ennuyé, en haussant les épaules, et s'empressa de détourner la conversation.