Claudie accaparait le visiteur et il semblait n'avoir d'attention que pour elle, de regard que pour ce qu'elle lui montrait. Il caressa, encouragé par son exemple, la croupe luisante des vaches; il lui fallut goûter au lait fumant dont des trayeuses hommasses remplissaient des jarres de terre brune. Dans une pièce voisine, d'autres gothons battaient le beurre. La fadeur imperceptiblement saurette écoeurait Henry, et il préféra respirer les senteurs âcres de l'écurie où son cheval était en train de mastiquer du trèfle nouveau en compagnie des robustes palefrois de la ferme. Au jardin, elle lui cueillit un bouquet de lilas et de giroflées qu'elle-même lui planta, non sans le palper, dans l'échancrure de son gilet. «Il faudra revenir à la saison des fraises!» disait- elle en se baissant sous prétexte de lui montrer les baies mûrissantes, mais à la vérité pour le provoquer par les flexions et les contours irritants de sa charnure.
— Déjà midi! s'écria Kehlmark en tirant sa montre, comme l'heure sonnait au clocher de Zoudbertinge.
Le fermier l'invita en riant à partager leur soupe rustique, mais sans oser espérer qu'il accepterait.
— Volontiers, dit-il, mais à condition de manger à la table des gens et même de piquer au plat comme eux!
— Quelle idée! se récria Claudie, pourtant flattée par ce sans- façon. Cette condescendance lui paraissait même de nature à rapprocher la distance du très urbain gentilhomme à une simple fille de la glèbe.
— Tout ce monde crève de santé! constata Kehlmark en embrassant la tablée dans un regard circulaire. Ils sont aussi friands que ce qu'ils dévorent, et leur mine ragoûtante ajoute au fumet de la platée.
Selon l'usage, dans ces campagnes, les femmes servaient les hommes et ne mangeaient qu'après ceux-ci. Elles apportèrent une sorte de garbure au lard et aux légumes, dans laquelle Henry trempa, le premier, sa cuillère d'étain. Ses voisins, les deux manoeuvres qui avaient rentré les trèfles, l'imitèrent allégrement.
— Et votre fils ne rentre-t-il pas dîner? demanda Kehlmark au bourgmestre.
— Oh, celui-là, il emporte chaque matin son pain et sa viande! fut la réponse de Claudie.
Après le dîner, Henry s'éternisa. Claudie, persuadée qu'elle le captivait à ce point, le promena encore sur les terres des Govaertz. Adroitement, elle le renseignait sur leur fortune. Leurs champs allaient jusque là-bas, plus loin que le moulin à vent. «Tenez, à l'endroit où vous voyez ce bouleau blanc!» Elle donna à entendre au Dykgrave qu'ils étaient fort riches déjà, sans les espérances. Les deux soeurs de Michel, les deux vieilles bigotes, quoique brouillées avec le bourgmestre, avaient cependant promis de laisser leurs biens à ses enfants.