Kehlmark traîna tellement que le soir tombait quand il songea à faire seller son cheval. Le comte espérait revoir le petit joueur de bugle et au moment de se résigner à partir, il s'informa de nouveau de lui: «Souvent il ne rentre qu'à la nuit, disait Claudie en se renfrognant à la seule mention du gamin rebuté. Il lui arrive même de coucher dehors. Ses moeurs de vagabond ne nous inquiètent plus, père et moi. Nous n'en sommes pas autrement surpris!»

Avec un serrement de coeur, le comte se représentait le petit gars anuité dans la lande suspecte.

— À propos, bourgmestre, dit-il au moment où le fermier lui amenait son cheval, je veux faire partie de votre orphéon.

— Faites mieux, monsieur le comte, soyez notre président, notre protecteur.

— C'est dit. J'accepte.

En songeant à Guidon, le comte s'était rappelé la sérénade de l'avant-veille, et il se disait qu'il lui serait doux d'entendre souvent cet air mélancolique et candide que jouait si bien le petit pâtre.

Un pied dans l'étrier, il se ravisa encore; quelque chose lui tenait au coeur. S'éloignerait-il avant de s'être ouvert sur le véritable objet de sa visite?

— Il est possible, se décida-t-il à dire timidement au fermier, que votre fils ait de sérieuses dispositions pour la musique et le dessin. Envoyez-le-moi… Peut-être y aura-t-il moyen d'en faire quelque chose. Je veux tenter d'apprivoiser ce petit sauvage.

— Monsieur le comte est bien bon! balbutia Govaertz, mais, franchement, je crois que vous y perdrez votre peine. Le vaurien ne vous fera aucun honneur.

— Au contraire, monsieur le comte, enchérit la soeur du petit, il ne vous vaudra que des affronts. Il ne tient à rien et à personne ou plutôt il a des penchants et des inclinations bizarres; pensant blanc quand les honnêtes gens pensent noir…