— N'importe, je veux tenter l'expérience! reprit le comte de Kehlmark en battant de sa cravache la poussière de ses bottes et en mettant le moins d'expression possible dans sa voix. Puis, vous l'avouerais-je, j'aime assez les tâches difficiles, celles qui exigent quelque persévérance et même quelque courage. Ainsi j'ai dompté et dressé pas mal de chevaux rétifs. Je vous confesserai même, et ceci n'est pas à mon honneur, qu'il a suffi parfois de me mettre au défi d'assumer une tâche, pour que je me sois engagé dans l'entreprise. L'obstacle m'excite et le danger me grise. J'ai la manie des gageures. En me confiant cette mauvaise tête, cet indiscipliné, vous m'obligeriez, vrai… Tenez, ajouta-t-il, il se peut que j'aille relancer le bonhomme dès demain en me promenant du côté de Klaarvatsch. Je causerai avec lui et verrai ce qu'il jauge…

— Comme vous voudrez, monsieur le comte, dit Claudie. Dans tous les cas, c'est nous faire bien de l'honneur. Nous vous en serons même reconnaissants pour lui. Mais n'allez pas nous en vouloir si le garnement ne profite pas de vos conseils et de vos soins.

Le jour suivant, le Dykgrave poussa jusqu'aux bruyères de Klaarvatsch. Il eut bientôt avisé le petit gars dans un groupe de polissons déguenillés, accroupis autour d'un feu de brindilles et de racines sur lequel ils grillaient des pommes de terre. À l'approche du cavalier, tous se mirent debout, et, à l'exception de Guidon, coururent se blottir, effarés, derrière les broussailles. Le jeune Govaertz, se faisant une visière de la main, regarda bravement le comte de Kehlmark.

— Ah, c'est toi, petit! l'interpella Kehlmark. Viens ici, veux- tu, et tiens un instant mon cheval pendant que j'arrangerai mes étriers?…

Le jeune homme approcha, confiant, et prit les rênes. Tout en raccourcissant les courroies, opération qui n'était pour Henry qu'un prétexte, un moyen de se donner une contenance, il l'observait du coin de l'oeil, ne sachant comment entamer la conversation, tandis que le gamin, de son côté, ne perdait pas un de ses mouvements, et se sentait bizarrement troublé, appréhendant et souhaitant à la fois ce qui allait se passer entre eux… Leurs yeux se rencontrèrent et semblèrent se poser une poignante et subtile interrogation. Alors Kehlmark, pour en finir, aborda le petit, le prit par la main et le regardant jusqu'au fond des prunelles, il lui rapporta non sans balbutier l'offre qu'il avait faite la veille aux siens.

— Tu comprends… Tu viendras tous les jours au château. Je t'apprendrai moi-même à lire et à écrire, à dessiner, à peindre, à brosser de grands tableaux comme ceux que tu admirais l'autre soir. Et nous ferons aussi de la musique, beaucoup de musique! Tu verras! Nous ne nous ennuierons point!

L'enfant l'écoutait sans mot dire, si ébaubi qu'il en avait l'air hébété, la bouche ouverte, les yeux écarquillés et fixes, presque hagard.

Le comte se tut, interloqué, croyant avoir fait fausse route, mais continuant à le dévisager. Tout à coup Guidon changea de couleur, son visage se contracta, il éclata d'un rire nerveux. En même temps, au profond émoi de Kehlmark, il reculait et s'efforçait de retirer sa main de la sienne; on aurait dit qu'il se rebiffait, qu'il lui tardait de rejoindre ses petits camarades très amusés par cette scène. Le comte, découragé, le lâcha.

Le petit sauvage prit son élan vers les autres vachers, mais il s'arrêta court, cessa de rire, porta les deux mains devant ses yeux, et se laissa choir dans l'herbe où il se vautrait, le corps secoué par des sanglots, mordillant la bruyère, et entrechoquant ses pieds nus.

Le comte, de plus en plus ahuri, courut le relever: