— Pour l'amour du ciel, petit, calme-toi! Tu ne m'as donc point compris! C'est à tort que tu t'alarmes. Je ne me pardonnerai jamais de t'avoir fait de la peine. Au contraire, je voulais ton bien. Je me flattais de mériter ta confiance, de devenir ton grand ami. Et voilà que tu te mets dans cet état pénible! Mettons que je n'ai rien dit! Sois tranquille… Je ne veux point t'enlever malgré toi! Adieu…
Et le comte allait sauter en selle. Mais le jeune Govaertz se redressa à moitié, se traîna à genoux, lui prit les mains, les embrassa, les mouilla de larmes et éclata enfin, se soulagea en un flux de paroles jaculatoires comme si, longtemps suffoqué, il parvenait à se débonder:
— Oh, monsieur le comte, pardon, je suis fou, je ne sais ce qui m'arrive, ce qui se passe en moi; j'ai l'air d'être triste, mais je suis trop heureux; je me sentais mourir de joie en vous écoutant! Si je pleure, c'est que vous êtes trop bon… Et d'abord je n'ai pas voulu croire… Vous ne vous moquez point, n'est-ce pas? C'est bien vrai que vous me prenez chez vous?
Le Dykgrave, aussi attiré qu'il fût par cet impressionnable petit paysan, n'avait pas cru rencontrer pareille nature amative. Il l'habitua doucement à l'idée du bonheur qui allait être le sien, et finit par le laisser ravi, la face illuminée de joie, après lui avoir donné rendez-vous le lendemain même à l'Escal-Vigor.
II
Après cet accord, Guidon vint chaque jour au château. Kehlmark s'enfermait de longues heures avec lui dans son atelier. Le jeune paysan mit à s'instruire et à s'initier un zèle et une ardeur de néophyte, dignes aussi de ceux d'un creato ou apprenti des maîtres de la Renaissance italienne. Pas de délassement comparable pour tous deux à cette initiation. Guidon était à la fois le modèle, le rapin et le disciple de Kehlmark. Quand ils étaient fatigués d'écrire, de lire ou de dessiner, Guidon prenait son bugle, ou bien, de sa voix grave comme l'airain, il chantait des airs héroïques et primordiaux que lui avaient appris les pêcheurs de Klaarvatsch.
Kehlmark ne parvenait plus à se passer de son élève et le faisait appeler s'il tardait à venir. On ne les voyait jamais l'un sans l'autre. Ils étaient devenus inséparables. Guidon dînait généralement à l'Escal-Vigor, de sorte qu'il ne rentrait guère aux Pèlerins que pour se coucher. À mesure que Guidon se perfectionnait, s'épanouissait en dons exceptionnels, l'affection intense de Kehlmark pour son élève devenait exclusive, même ombrageuse et presque égoïste. Henry s'était réservé le privilège d'être seul à former ce caractère, à jouir de cette admirable nature qui serait sa plus belle oeuvre, à respirer cette âme délicieuse. Il la cultivait jalousement, comme ces horticulteurs effrénés qui eussent tué l'indiscret ou le concurrent assez téméraire pour s'introduire dans leur jardin. Ce fut entre eux une intimité suave. Ils se suffisaient l'un à l'autre. Guidon, émerveillé, ne rêvait aucun paradis autre que l'Escal-Vigor. La gloire, le souci d'être applaudi, n'intervenait en rien dans leur activité d'artistes absolus.
Puis Kehlmark avait vu d'assez près la vie sociale et de surface des soi-disant artistes. Il savait la vanité des réputations, la prostitution de la gloire, l'iniquité du succès, les immondices de la critique, les compétitions entre rivaux plus féroces et plus abominables que celles des sordides boutiquiers.
Blandine, un peu défiante, avait accueilli cordialement ce commensal du château. Heureuse de la félicité que le jeune Govaertz procurait à Henry, elle lui faisait bon visage sans parvenir toutefois à lui témoigner beaucoup d'expansion. Au fond, sans éprouver une antipathie manifeste pour ce petit paysan, elle dut être parfois meurtrie en ses fibres, en ses atomes crochus, et, malgré son bon coeur, sa saine raison, sa grandeur d'âme, elle eut sans doute de fréquents mouvements de dépit contre ce commerce intellectuel si intime, cette étroite camaraderie, cette entente parfaite des deux hommes. Elle alla même jusqu'à jalouser le talent et le tempérament du jeune artiste, ces dons spirituels qui le rapprochaient plus de l'âme de Kehlmark que tout son amour à elle, simple femme, gardienne de son bonheur. La bonne créature ne montrait rien de ces moments, si humains, de faiblesse, que sa raison reprochait à son instinct.
Quant à Claudie, au début et même longtemps, elle ne fut aucunement offusquée de cette grande faveur témoignée par le Dykgrave au jeune Guidon. Elle y vit une façon pour le comte de faire indirectement la cour à la soeur, en mettant le frère dans ses intérêts. Sans doute Kehlmark ferait du petit pâtre le confident de son amour pour la jeune fermière. «Il est trop timide pour se déclarer directement à moi, se disait-elle; il s'en ouvrira d'abord au petit, et il tâchera d'être édifié par lui sur la nature de mes sentiments. Il a pris un assez piètre intermédiaire. Mais il n'avait pas le choix. En attendant, cette sollicitude que le comte témoigne à ce méchant polisson va plutôt à moi!» Et, très infatuée, la rude fille se réjouissait de ce commerce assidu entre le Dykgrave et le vaurien si longtemps répudié, presque renié par les siens. Elle en arrivait même à se départir de sa brusquerie et de sa hargne à l'égard de son puîné. À présent elle le choyait, l'entourait d'égards, s'occupait de ses vêtements, entretenait son linge, tous soins auxquels il n'avait pas été habitué. Pour expliquer ce revirement, la mâtine avait mis Govaertz dans la confidence de son grand projet matrimonial. Le bourgmestre, non moins ambitieux, applaudit à ces hautes visées et ne douta pas un instant de la réussite. À l'exemple de son enfant préférée, il cessa de rudoyer et il ménagea son garçon.