Lorsque après quelques mois de soi-disant épreuve, le Dykgrave déclara au bourgmestre qu'il se chargeait définitivement du prétendu propre à rien, Claudie détermina Michel Govaertz à accepter cette proposition.
Le bourgmestre, très vaniteux, avait un peu hésité parce que, d'après ce qu'il comprenait, la situation de Guidon, au château, serait celle d'un subalterne, d'un valet un peu au-dessus de Landrillon, mais d'un valet tout de même.
Alors que, longtemps, sous son propre toit, il avait ravalé son garçon en le reléguant au plus bas de son équipe de manouvriers et qu'il lui avait confié les soins les plus vils de la ferme, sa vanité paternelle eût souffert de le voir dépendre d'une autre autorité que la sienne. Pour justifier son intervention, Kehlmark leur avait soumis des dessins déjà très poussés du jeune apprenti, mais pas plus que la fille, le père n'était capable d'apprécier les promesses contenues dans ces premiers essais.
— Acceptons les offres du Dykgrave, insistait Claudie, rencontrant les objections paternelles. D'abord c'est un excellent débarras pour nous. Puis, soyez bien convaincu, que le comte ne s'empêtre de ce vaurien et ne l'attire que pour nous être agréable, pour me témoigner sa sollicitude. Nous le désobligerions, croyez-moi, en le contrariant dans ses bonnes intentions à l'égard du petit. C'est une façon de m'ouvrir les portes de l'Escal-Vigor. Entre nous, il ne fait sans doute aucun cas de ce barbouilleur ou du moins s'exagère-t-il ses faibles mérites…
Les premiers temps, quand, le soir, Guidon revenait du château, elle l'interrogeait sur l'emploi de sa journée, sur ce qui se passait à l'Escal-Vigor, sur les paroles et les allures du Dykgrave. «Le comte s'est-il informé de moi? Que t'a-t-il raconté? Il nous porte bien de l'intérêt, dis? Voyons, parle, ne me cache rien. Pour sûr, il a dû t'avouer certain faible pour ta soeur?»
Guidon répondait évasivement, mais de manière à ne pas se compromettre. En effet, le comte s'était informé d'elle comme de son père et même des gens, voire des bêtes de la ferme. Mais sans insister. À la vérité, Claudie défrayait fort peu les causeries du maître et du disciple, tout entiers à leurs études et à leurs travaux.
Guidon devint de plus en plus discret. Depuis leur première conjonction, il avait voué à son protecteur une fidélité aussi totale et aussi intense que celle de Blandine. À son affection fanatique se joignait ce quelque chose d'aigu et de lumineux que l'intelligence et la culture cérébrale ajoutent au sentiment. Guidon, ce soi-disant fou, ce simple, ce mauvais rustre, représentait une valeur morale dans un corps, un moule admirable qui fortifiait et embellissait chaque jour.
Avec le tact, la seconde vue, cet instinct des natures aimantes, il se douta de l'assotement de sa soeur pour le Dykgrave, mais il pressentait aussi que jamais le comte ne la paierait de retour. Guidon ne connaissait que trop sa soeur Claudie et il savait mieux que pas un les abîmes de vulgarité et les incompatibilités totales existant entre elle et Kehlmark.
L'élève en était même arrivé à se savoir préféré par son maître à «madame l'intendante», à cette noble Blandine. Toujours est-il que le comte semblait se préoccuper beaucoup plus de lui que de son amante. Guidon s'enorgueillissait intérieurement de cette prédilection dont il était l'objet, et, par ses prévenances pour la jeune femme, on aurait dit qu'il voulait se faire pardonner la part prépondérante qu'il prenait dans la vie de son maître.
Guidon devinait, sentait juste: Henry ne se révélait, ne se livrait à fond qu'à son disciple. Avec les autres il se tenait sur la réserve et ses paroles bienveillantes ne contractaient point la caresse, l'onction et le velouté de ses épanchements auprès de son protégé.