Jamais Blandine ne l'avait vu si enjoué, si radieux que depuis qu'il s'était chargé de l'éducation et du sort de ce jeune va-nu- pieds. Quelque déférent et empressé que celui-ci se montrât à l'égard de la dame, il ne parvenait pas à dissimuler sa joie d'être devenu le principal et constant souci du maître de l'Escal- Vigor. Il n'y mettait point malice, non, il exultait naïvement, s'attendrissait même sur la femme un peu délaissée, et, dans son égoïsme d'enfant gâté, de néophyte, d'élu, il ne s'apercevait pas du mutisme et de la réserve de Blandine, lorsque le comte le retenait à dîner, ou des regards singuliers qu'elle leur lançait à l'un et à l'autre quand ils conversaient en s'échauffant et en s'exaltant, accouplés dans un même lyrisme, sans prendre garde à la présence de ce témoin.
Les villageois de Zoudbertinge ne virent pas de mauvais oeil la faveur particulière accordée par le Dykgrave au fils de Govaertz.
Aussi peu que le bourgmestre et sa fille ils croyaient au talent et à la vocation du petit.
«C'est une bonne oeuvre et une charité, se disaient-ils. Le père n'aurait rien su faire de bon de ce petit musard, farouche et intraitable, ayant méprisé le travail autant que les distractions des apprentis de son âge.»
Les patauds s'émerveillaient même que le comte fût parvenu à retirer un semblant de service de ce gars qui n'avait jamais su apprendre jusque-là qu'à jouer assez proprement du bugle.
D'ailleurs plus le maître et le disciple se chérissaient, plus Kehlmark se montrait accueillant, généreux, même prodigue, faisant largesse aux confréries d'agrément, multipliant les occasions de cocagnes et de tournois gymnastiques.
Il institua des régates à la voile autour de l'île, où, monté avec Guidon dans un yacht pavoisé à ses couleurs, il faillit l'emporter sur les meilleurs matelots du pays. Il renouvela de ses deniers les instruments de la ghilde Sainte-Cécile; assista assidûment aux répétitions, aux sorties et aux repas de corps de cette confrérie de jeunes gars; et il lui arriva même plus d'une fois, les belles nuits d'été où le crépuscule et l'aube semblent se confondre, après une veillée prolongée à grands renforts d'intermèdes athlétiques et de pantalonnades d'entraîner toute la bande dans un exode à travers l'île et de ne rendre les turlupins à leurs foyers conjugaux ou paternels que le lendemain soir, après une pittoresque caravane illustrée de saltations, de beuveries, de ventrées et de prouesses galantes sous les chaumes et dans les foins.
Kehlmark dépensait sans compter. On aurait dit qu'il voulait s'acheter par des libéralités souvent excessives et des bonnes oeuvres inconsidérées son droit à un mystérieux et exigeant bonheur; qu'il voulût en quelque sorte payer la rançon d'une jalouse et fragile félicité.
Ces folles largesses contribuaient sans doute au souci de Blandine; toutefois elle ne risquait aucune remontrance, et avisait au moyen de faire face à ces dépenses intempestives.
Naturellement, il entrait dans la popularité du Dykgrave une grande part de courtisanerie, de lucre et de cupidité; mais, si la plupart des rustres l'aimaient grossièrement, du moins l'aimaient- ils à leur façon. Les pauvres diables de Klaarvatsch, notamment se seraient fait hacher pour leur jeune seigneur.