En fait d'ennemi déclaré, le comte ne se connaissait que le dominé Balthus Bomberg et quelques pudibondes bigotes. Chaque dimanche, le ministre tonnait contre l'impiété et le dévergondage du Dykgrave et menaçait de l'enfer les ouailles qui s'attachaient à ce libertin, à ce loup ravisseur; il se lamentait surtout sur les visiteurs téméraires qui hantaient l'Escal-Vigor, ce château diabolique peuplé de scandaleuses nudités…

Quoique brouillé à mort avec le bourgmestre, dans son zèle fanatique, ce petit homme bilieux, rageur, étroitement sectaire, se décida à se rendre aux Pèlerins pour signaler au père le risque qu'il courait en confiant l'éducation du jeune Guidon à ce mauvais riche scandalisant la communauté par son concubinage et son impiété. Comme tous les calvinistes invétérés, Balthus se doublait d'un iconoclaste. S'il n'avait redouté la furie des paysans, assez attachés à cette vieille relique qui leur rappelait l'intransigeance de leurs ancêtres, il eût même fait gratter la fresque du Martyre de saint Olfgar.

Kehlmark lui était doublement odieux, et comme païen, et comme artiste. Pour intimider le bourgmestre, Balthus le somma d'arracher son fils au corrupteur, sous peine de faire déshériter aussi Claudie et Guidon par leurs deux vénérables tantes. Michel et Claudie, de plus en plus entichés de leur Dykgrave, renvoyèrent le fâcheux à son église avec force sarcasmes et moqueries. Guidon, qu'il aborda un jour aux environs du parc de l'Escal-Vigor, ne voulut même pas l'entendre et lui tourna le dos en haussant les épaules, en esquissant même un geste plus libre encore.

Cependant les affaires de Claudie ne semblaient point avancer sensiblement. «Voyons, tu ne me racontes rien, dormeur, disait- elle à celui qu'elle s'imaginait être le trait d'union entre elle et Kehlmark. Le comte, ne t'a-t-il point chargé d'une commission, d'un mot spécial pour moi?» Guidon inventait quelque bourde, mais souvent, pris au dépourvu, il se coupait ou demeurait le bec clos. La maritorne s'emportait alors contre la stupidité de leur intermédiaire et il lui démangeait même de le houspiller et de le brutaliser comme autrefois.

Par tactique, le Dykgrave continuait à visiter assidûment les Pèlerins et à faire l'aimable auprès de la jeune fermière. Elle l'eût souhaité plus entreprenant. Il mettait bien du temps à se décider et à faire sa demande. C'est à peine s'il se fût risqué à la lutiner du bout des doigts et jamais il ne lui avait pris un baiser.

Dès qu'elle entendait le trot du cheval et les jappements de son escorte de setters, Claudie accourait sur le seuil de la ferme, prenant presque plaisir à afficher son amour, tant elle était certaine du succès. Aussi commençait-on à parler beaucoup, aux veillées, des assiduités du Dykgrave.

Quoiqu'il fût acquis presque exclusivement au petit Guidon, le Dykgrave s'ingéniait à se faire bien voir de chacun. Il poussait même la magnanimité jusqu'à la coquetterie. En réponse aux diatribes et aux anathèmes du virulent pasteur, il répandait les aumônes, se ruinait en dons de vêtements et de vivres pour les pauvres soutenus directement par la cure. Le dominé distribuait l'argent et les autres aumônes, mais ne désarmait point pour cela.

Plus d'une fois les amis d'Henry, les pêcheurs de crevettes et les coureurs de grèves de Klaarvatsch s'offrirent à mettre le dominé à la raison; cinq d'entre eux notamment employés en permanence au château, sorte de gardes du corps de Kehlmark. Petits fils de naufrageurs, diguiers intermittents, pillards d'épaves, le peintre les faisait souvent poser, s'amusait de leurs luttes et de leur escrime au couteau moucheté, ou bien il les confessait et, avec Guidon, il savourait leur rude langage, le truculent récit de leurs exploits. Ces gars irréguliers, rôdeurs incorrigibles qui n'avaient su s'acclimater nulle part et s'étaient fait renvoyer de partout, ces magnifiques pousses humaines, les premiers maîtres du petit Guidon, ne juraient plus que par Henry et l'Escal-Vigor.

«Dites un mot, proposait tantôt l'un, tantôt l'autre à Kehlmark, voulez-vous que nous saccagions le presbytère; que nous pendions haut et court ce marmotteur de psaumes; ou mieux, faut-il que nous lui enlevions la peau comme ceux de Smaragdis le firent autrefois à l'apôtre Olfgar, cet autre trouble-fête?»

Et ils l'eussent fait comme ils disaient, sur un geste, sur un oui de leur maître, et, avec eux, tous se fussent déchaînés sur l'importun prêcheur.