Plusieurs fois, en passant devant la cure, les musiciens de la ghilde Sainte-Cécile poussèrent des huées. Un soir de libations, on alla même jusqu'à casser les vitres. À la Saint-Sylvestre, on déposa contre la porte du dominé un affreux mannequin de paille à tête de pain bis, représentant sa digne compagne et son âme damnée, et, comme, à la suite de cette injure, il s'était répandu en de nouveaux anathèmes contre le Dykgrave et Blandine, les polissons de Klaarvatsch barbouillèrent d'excréments la façade nouvellement repeinte du presbytère.
Jaune de dépit et de rancune, le pasteur semblait se trouver seul contre toute la paroisse et même contre toute l'île.
— Comment, se demandait Balthus Bomberg, réduire cet orgueilleux Kehlmark? Comment entamer son prestige, détacher de lui ces brutes égarées et aveuglées, les insurger contre leur idole, leur faire brûler ce qu'elles adorent!
Loin de l'écouter, on désertait son église. Il finit par ne plus prêcher que devant des bancs vides. Une douzaine de vieilles cagotes, dont sa femme et les deux soeurs du bourgmestre, furent seules à le soutenir.
Dans l'engouement idolâtre que le jeune Dykgrave avait suscité, entrait un peu du culte exalté du peuple de Rome pour Néron, son indulgent et prodigue pourvoyeur de pain et de spectacles.
III
En prodiguant les attentions à son entourage et à la communauté, Kehlmark redoublait de prévenances à l'égard de Landrillon. Il le traitait avec plus de bonhomie que jamais, affectant de prendre un regain de plaisir à ses charges de corps de garde.
Mais le coquin n'était point dupe de cette ostentation de bienveillance. Sans rien en montrer, il n'avait point tardé à prendre ombrage de l'influence du petit Guidon Govaertz sur Henry de Kehlmark, et peut-être surprit-il une vague lueur — rien ne rend plus perspicace que l'envie — de l'étendue de l'affection que se portaient ces deux êtres. Qu'on s'imagine le sentiment de basse compétition d'un pitre qui voit le succès et la vogue l'abandonner pour aller à un comédien plus grave et d'un genre plus relevé, et on se représentera le mauvais gré sourd et recuit que le cocher devait entretenir contre ce petit paysan.
Kehlmark prenait presque toujours Guidon avec lui dans ses promenades en voiture, et c'était Landrillon qui les conduisait. Lors d'une excursion qu'ils firent à Upperzyde, pour visiter les musées et revoir le Frans Hals, le jeune Govaertz partagea l'appartement du maître, tandis que Landrillon fut relégué dans les galetas sous le toit. Bien plus, le domestique était forcé de servir à table ce va-nu-pieds, ce polisson, autrefois la risée et le souffre-douleurs des manouvriers de Smaragdis et à présent, bouffi d'importance, dorloté, choyé, devenu l'inséparable de monsieur. Dire que ce grand seigneur semblait ne plus pouvoir se passer de la compagnie de ce méchant galopin qui lui gaspillait de beau papier, de coûteuse toile et de bonnes couleurs!
Si le larbin n'avait rêvé de devenir l'époux de Blandine, peut- être eût-il été plus indisposé encore contre ce maudit pastoureau. Jusqu'à un certain point, le domestique n'était-il même pas fâché de l'importance exclusive que le jeune Govaertz prenait dans la vie du comte. Landrillon se promettait bien d'exploiter au moment opportun cette intimité des deux hommes pour détacher Blandine de son maître. Négligée et même délaissée par Kehlmark, la pauvre femme ne se montrerait que plus disposée à écouter un nouveau galant.