— Tenez, poursuivit-il à mi-voix, il s'occupe bien plus de ce petit rustre que de vous et moi, notre maître. Aussi, à votre place, je le planterais là et le laisserais s'adonner aux flatteries de ce polisson et de ces autres brutes de paysans… Ici, Blandine, vous vous consumerez de chagrin, vous sécherez de dépit. Votre beauté se fanera sans aucun profit pour la moindre créature du bon Dieu!… Si vous m'en croyez, ma chère, nous retournerons tous deux à la ville. J'en ai assez de la villégiature à Smaragdis. C'est à n'y pas croire, mais depuis que ce jeune sournois est entré au château, il n'y en a plus que pour lui! Vous et moi, nous passons à l'arrière-plan. Quel assotement subit! Deux doigts de la même main ne sont pas plus inséparables!

— Eh bien, qu'avez-vous à reprendre à cet attachement? fit Blandine en cherchant encore une fois à dominer ses préventions. Ce Guidon Govaertz est un gentil garçon, méconnu des siens, bien supérieur, tout nous l'a prouvé, par l'intelligence et les sentiments, à la masse de ces grossiers insulaires… Le comte a bien raison de faire un tel cas de ce pauvre enfant qui se rend d'ailleurs de plus en plus digne de ces bontés…

— Oui, d'accord; mais monsieur exagère son patronage. Il n'observe pas assez les distances; il témoigne vraiment trop de tendresse à ce morveux. Un comte de Kehlmark ne s'affiche point, que diable! avec un ancien gardeur de vaches et de porcs…

— Encore une fois, que voulez-vous dire?

Pour toute réponse, Landrillon plongea ses mains dans ses poches et se mit à siffloter, en regardant en l'air, comme une parodie de la chanson du petit pâtre.

Puis il sortit, estimant qu'il en avait dit assez pour le quart d'heure.

Blandine, demeurée seule, se reprit à pleurer. Sans penser à mal, quoi qu'elle fît pour s'en remontrer à elle-même, elle s'affligeait du commerce assidu du comte et de son protégé. Elle avait beau se raisonner et vouloir se réjouir de la métamorphose de Kehlmark, de son activité, de sa joie de vivre, elle regrettait que cette guérison morale ne fût pas son oeuvre à elle, mais un miracle opéré par ce petit intrus.

— Eh bien, dit, quelques jours après, Landrillon à la jeune femme, il est prop' not' monsieur, mamzelle Blandine!… Ah c'est qu'ils s'entendent de mieux en mieux, nos artisses!… Hier, ils se becquetaient à bouche que veux-tu!

— Tu racontes des bêtises, Landrillon, fit-elle en riant avec effort. Encore une fois, le comte est attaché à ce petit rustre parce que celui-ci fait honneur à ses leçons… Où est le mal? Je te l'ai déjà dit, il affectionne ce jeune Govaertz comme un frère cadet, comme un élève intelligent dont il a ouvert et cultivé la raison…

— Turlutaine! fredonna Landrillon avec une vilaine grimace grosse de sous-entendus.