À la vue d'un nuage rougeâtre et de forme fantastique, les amis s'étaient rappelé le «Berger de Feu» célèbre dans toutes les plaines du Nord. Kehlmark garda quelque temps le silence; il paraissait ruminer quelque pensée grave associée à ces croyances terrifiantes. Depuis qu'il le connaissait, le jeune Govaertz ne lui avait pas encore vu cet air douloureux, contracté.
— Vous souffrez, maître? dit-il.
— Non, cher…, un rien de mauvais souvenir… cela passera. Peut-être cette vesprée extrêmement capiteuse… Ne trouves-tu pas?… Connais-tu l'histoire véritable du Berger de Feu dont tu parlais tout à l'heure… J'ai tout lieu de croire qu'on la raconte mal… Je devine et me suggère une version plus exacte… J'ai confessé les paysages hantés, par des soirs analogues à celui-ci, de préférence ces coins de bruyère, où la tristesse régnait encore plus navrante qu'ailleurs, où la plaine et l'horizon quintessenciaient leur mélancolie lourde et leur ombrageux sommeil. Certains détails du paysage contractent, tu l'auras remarqué en gardant tes moutons, une signification poignante, presque fatidique. La nature paraît souffrir de remords. Les nuées arrêtent et accumulent leurs funèbres cortèges au-dessus d'une mare prédestinée à une noyade, à un théâtre de crime et de suicide…
Cher petit, que de bonnes résolutions ont chaviré par des temps pareils… Mieux vaut alors conjurer son propre danger en songeant aux catastrophes d'autrui… J'ai fini par compatir au sort du damné frère de Caïn. C'est lui que je plains et non plus ses victimes… Je le trouve superbe et attirant quoique sinistre… Mais je te raconte des bêtises, et te narre des histoires à faire peur, comme les bonnes femmes à la veillée…
— Non, non; continuez; vous contez si bien et vous mettez tant de choses dans des paroles ordinaires; souvent votre langage me tire des larmes et du sang.
— Soit. L'heure est propice… Et puisque nous sommes si bien ici, il me tarde de te dire à quel point je participe à la détresse du pâtre ardent. Depuis longtemps il hante jusqu'à l'obsession la bruyère violette et nocturne de mon âme… Je me surprends à rôder en esprit à ses côtés, parmi ses ouailles sulfureuses, sous les gestes de sa houlette rougie par la géhenne, mordu aux talons par son chien noir et rouge comme un tison à moitié consumé, un tison de la fournaise éternelle; le chien qui partage le sort de son maître et dont la moitié du corps recommence à flamber quand l'autre a repris une apparence de vie…
Voici ce que m'ont confié ces fantômes:
Il y a bien, bien longtemps, Gérard était le berger d'un couple de paysans vieux et avares, isolés dans un pays perdu de Brabant, fait de garigues et de steppes comme là-bas à Klaarvatsch. On ne savait d'où il était venu. Quand on le découvrit pour la première fois, il pouvait avoir quinze ans; il courait à peine vêtu; ses allures étaient celles d'un jeune fauve et il fallut lui apprendre à parler comme à un enfant. À tout hasard, les vieux avares le firent baptiser et, l'ayant pris à leur service, le dressèrent à paître leurs ouailles. Il ne leur coûtait que sa pitance, pis que frugale, et en le recueillant, ils eurent l'air de faire une bonne action.
Sans doute la mère nature chérissait ce libre garçon, car, engendré on ne sait par quelles créatures sylvestres, répudié par les hommes, il semblait ne point vieillir et devenait de plus en plus robuste et beau. C'était un grand garçon si chevelu que des boucles fauves lui retombaient constamment sur le front et sur ses yeux divins où semblaient se condenser l'infini et l'éternité.
On eut beau le catéchiser, il n'attacha jamais grande importance à nos momeries et à nos rites étroits. La simple nature demeura son modèle et sa conseillère. En d'autres termes, il n'écouta que ses instincts.