Cependant, sur le tard, bien âgés déjà, ses maîtres eurent un enfant, un tout chétif garçonnet auquel ils donnèrent le nom d'Étienne. Comme les parents étaient trop vieux pour le choyer, ce fut Gérard qui l'éleva en commençant par lui choisir pour nourrices deux de ses brebis favorites. Tiennet poussa, devint un enfant potelé, rose, joli comme un chérubin. Gérard continuait à lui réserver le meilleur lait de ses ouailles, les fruits aromatiques, les oeufs des ramiers et des faisans. Il l'adorait comme aucun être humain n'en adora un autre, son pauvre coeur de sauvage n'ayant jamais pu dépenser les trésors d'affection qu'il accumulait. Tiennet gazouillait comme un oiseau; il était aussi blond que l'autre était brun; et le petiot commandait au grand garçon farouche. Les vieux égoïstes et maniaques les laissèrent vaguer et vivre ensemble.

Lorsqu'ils se baignaient dans le Démer, Gérard admirait ce jeune corps svelte et gracieux; et il ne connaissait point plaisir comparable à celui d'enlacer ce corps souple et tiède, de l'emporter dans ses bras, très longtemps et très loin, jusqu'au fond des bois où ils finissaient par rouler parmi les fougères et les mousses. Gérard chatouillait Tiennet en promenant ses lèvres sur sa peau rose. Et l'enfant riait, essayait de se dérober, ruait de ses petons et allongeait des tapes sur les flancs robustes du grand qui acceptait des coups pour des caresses…

Cette idylle dura jusqu'au jour où les parents de Tiennet reçurent la visite de deux cousins accompagnés de Wanna, une fillette blonde, de l'âge de Tiennet, guillerette et piquante comme une aube de claire gelée, appétissante comme une fraise des bois. Les vieux, de part et d'autre, convinrent de marier les enfants qui s'étaient plu d'emblée.

Dès l'arrivée de la petite Wanna, le grand Gérard était devenu tout triste à cause de l'attention que son petit Tiennet témoignait à sa gentille cousine. Tiennet, enfant gâté, n'aimait Gérard que comme il eût aimé un chien fidèle et docile, complaisant partenaire de ses jeux, prêt à passer par tous ses caprices. Gérard regardait Wanna avec des yeux sombres, des yeux homicides, mais la blondine se moquait du sauvage et pour le contrarier, espiègle et fine, elle enlevait le plus souvent Tiennet, ou courait se cacher pour qu'il la rejoignît loin du jaloux.

Gérard, à bout de patience, adjura son ami de ne pas se marier. Tiennet lui rit au nez. Es-tu fou, mon grand chéri? C'est la loi de la nature. Vois les bêtes de notre ferme, vois les fauves des bois!…

— Oh pitié! je ne sais ce que j'éprouve, mais je te veux pour moi seul, sans partage… Pourquoi imiter les bêtes, et faire comme les autres? Ne nous suffisons-nous point? Penses-tu être jamais aimé comme par ton Gérard? Suspendons, en ce qui nous concerne, la création prolifique. Ne naît-il point assez de créatures? Vivons pour nous deux, pour nous seuls. Tiennet, pitié; c'est toi que je veux, tout à moi, toi seul. J'ignore ce que tu es, si tu es un homme comme les autres; tu m'es incomparable… Oh! qu'avait-elle besoin de venir entre nous? Non, je m'explique mal… Tes yeux étonnés me tuent… Écoute, j'ai mal par tout le corps quand je te sais avec elle. Une chaleur mauvaise me circule dans le sang. Vos mains unies fouillent tout doucement sous ma poitrine pour me lacérer le coeur de leurs ongles. Oh, mon Tiennet, j'expire en songeant qu'elle t'embrassera sur les lèvres, qu'elle t'enlèvera loin d'ici et qu'il me faudra te céder pour toujours à cette voleuse de ma vie…

Tiennet souriait, un peu marri toutefois, s'efforçant de le rendre raisonnable: «Grand fou, mes sentiments pour toi ne changeront pas. Vois, ne suis-je pas toujours le même? Nous nous rapprocherons comme par le passé. Tu me suivras avec elle…»

Mais la raison ne revenait pas au pauvre berger.

À mesure que la date fatale approchait Gérard dépérissait, perdait l'appétit, boudait tout ce qu'il célébrait autrefois, négligeait son troupeau, et ses allures devinrent même si inquiétantes que ses maîtres l'envoyèrent chez le curé. Peut-être lui avait-on jeté un sort! les bergers sont tous un peu sorciers et exposés, eux- mêmes, aux maléfices de leurs pareils. Le candide Gérard raconta simplement sa profonde peine au prêtre. Au premier mot que le saint homme en entendit: «Va-t'en, maudit, gronda-t-il. Ta présence empeste… Je ne sais ce qui me retient de te livrer au drossard[4] de monseigneur le duc de Brabant… et de te faire brûler sur le Grand Marché comme on fait à ceux de ton espèce… tu partiras sur-le-champ. Ton crime t'a retranché de la communauté des fidèles… Nul ne peut t'absoudre que le pape de Rome! Jette- toi à ses pieds… Tu n'as encore péché qu'en pensée. C'est même pourquoi je n'appelle point sur ta chair maudite les flammes du bûcher purificateur!

Gérard retourna auprès de ses maîtres, sans honte mais plus désespéré que jamais. Il se garda bien de raconter par le menu ce qui s'était passé entre le ministre de Dieu et lui, mais il se borna à déclarer qu'il allait entreprendre un long pèlerinage pour expier un péché trop capital… Cette nuit même il se mettrait en route, quand tous dormiraient, pour ne point rencontrer d'indiscrets et de curieux… Comme faveur suprême, il sollicita de Tiennet qu'il l'accompagnât jusqu'à une certaine distance de leur chaumière. Wanna voulut retenir son fiancé, mais Tiennet eut pitié de son ami, et, devant la perspective d'une séparation peut- être éternelle, il se rappela leur longue et absolue tendresse de jadis…