Durant la minorité et l'absence du jeune comte, Govaertz l'avait même remplacé à la tête de la wateringue ou conseil d'entretien et de préservation des terres d'alluvion, dites polders, conseil dont le Dykgrave était le chef. Et ce n'était pas sans une certaine mortification d'amour-propre que, par le retour de Kehlmark, le fermier des Pèlerins s'était vu relégué au rang d'un simple membre des comices en question. Mais l'affabilité du jeune comte avait bientôt fait oublier à Govaertz cette petite diminution d'autorité. Puis, auparavant, il ne siégeait dans la wateringue que comme représentant du Dykgrave, tandis que comme juré il avait droit d'initiative et voix délibérative dans le chapitre. De plus, n'avait-il point été récemment élu bourgmestre de la paroisse? Gros paysan, quadragénaire de belle prestance, pas méchant, mais vaniteux, de caractère nul, il avait été extrêmement flatté d'être invité au château et d'occuper, avec sa fille, la tête de la table. Soutenu par ses compères, surtout stylé et instigué par sa fille, la non moins ambitieuse mais plus intelligente Claudie, il incarnait les prérogatives et les immunités civiles et tenait frondeusement tête au pasteur Bomberg. Un instant, il craignit que le comte de Kehlmarck ne profitât de son influence pour se faire nommer magistrat du village. Mais Henry abhorrait la politique, les compétitions qu'elle engendre, les bassesses, les intrigues, les compromissions qu'elle impose aux hommes publics. De ce côté, Govaertz n'avait donc rien à craindre. Aussi résolut-il de se faire un ami et un allié du grand seigneur, pour réduire le dominé à l'impuissance. Cette attitude lui avait été recommandée par Claudie dès qu'on apprit l'arrivée du châtelain d'Escal-Vigor.

Pour honorer le bourgmestre, le comte avait assis Claudie Govaertz à sa droite.

Claudie, la forte tête de la maison, était une grande et plantureuse fille, au tempérament d'amazone, aux seins volumineux, aux bras musclés, à la taille robuste et flexible, aux hanches de taure, à la voix impérative, type de virago et de walkyrie. Un opulent chignon de cheveux d'or brun casquait sa tête volontaire et répandait ses mèches sur un front court, presque jusqu'à ses yeux hardis et effrontés, bruns et fluides comme une coulée de bronze, dont un nez droit et évasé, une bouche gourmande, des dents de chatte, soulignaient la provocation et la rudesse. Toute en chair et en instincts, un besoin de tyrannie, une ambition féroce parvenait seule à réfréner ses appétits et à la conserver chaste et inviolée jusqu'à présent, malgré les ardeurs de sa nature. Pas l'ombre de sensibilité ou de délicatesse. Une volonté de fer et aucun scrupule pour arriver à ses fins. Depuis la mort de sa mère, c'est-à-dire depuis ses dix-sept ans — aujourd'hui elle en comptait vingt-deux — elle gouvernait la ferme, le ménage et, jusqu'à un certain point, la paroisse. C'est avec elle que devrait compter le pasteur. Son frère Guidon, un adolescent de dix-huit ans, et même son père le bourgmestre, tremblaient lorsqu'elle élevait la voix. Un des plus beaux partis de l'île, elle avait été très recherchée, mais elle avait éconduit les prétendants les plus argenteux, car elle rêvait un mariage qui l'élèverait encore au-dessus des autres femmes du pays. Telle était même la raison de sa vertu. Magnifique et vibrant morceau de chair, aussi affriolée qu'affriolante, elle décourageait les poursuites des mâles sérieusement intentionnés, quoiqu'elle eût voulu s'abandonner, se pâmer dans leurs bras et leur rendre étreinte pour étreinte, qui sait, peut-être même les provoquer et, au besoin, les prendre de force.

Afin de mater et d'étourdir ses postulations, Claudie se dépensait, la semaine, en corvées, en besognes éreintantes, et, aux kermesses, elle se livrait à des danses furieuses, provoquait des algarades, fomentait des hourvaris et des rixes entre ses galants, mais leurrant le vainqueur, le maîtrisant au besoin, affectant encore plus de brutalité que lui, allant jusqu'à le battre et le traiter comme il avait servi ses rivaux, puis s'esquivant, intacte. Ou s'il lui arriva de rendre furtivement une caresse, de tolérer quelque privauté anodine, elle se reprenait au moment critique, rappelée à la sagesse par son rêve d'un glorieux établissement.

Aussitôt qu'elle eut vu Henry de Kehlmark, elle se jura de devenir châtelaine de l'Escal-Vigor.

Henry était beau cavalier, célibataire, fabuleusement riche à ce qu'on prétendait, et aussi noble que le Roi. Coûte que coûte il épouserait cette altière femelle. Rien de plus facile que de se faire aimer de lui. N'avait-elle pas fait tourner la tête à tous les jeunes villageois? À quelles extrémités les plus huppés ne se seraient-ils pas résolus pour la conquérir? Il ferait beau voir qu'un homme la refusât si elle consentait à se livrer à lui.

Claudie savait déjà, pour l'avoir entrevue dans le parc ou sur la plage, que le comte était accompagné d'une jeune femme, sa gouvernante ou plutôt sa maîtresse. Ce concubinage avait même mis le comble à la sainte indignation du dominé Bomberg! Mais Claudie ne s'inquiétait pas outre mesure de la présence de cette personne. Kehlmark ne devait pas en faire grand cas. À preuve que la demoiselle ne s'était pas même montrée à table. Claudie se flattait bien de la faire renvoyer et, s'il le fallait, de la remplacer en attendant le mariage; assez sûre d'elle-même pour se donner à Kehlmark et le forcer ensuite à l'épouser. Puis, la jordaenesque femelle jugeait assez insignifiante cette petite personne pâle et mièvre, vaguement anémique, maigrichonne, privée de ces robustes appas si prisés des rustres.

Non, le comte de la Digue n'hésiterait pas longtemps entre cette mijaurée et la superbe Claudie, la plus éblouissante femelle de Smaragdis et même de Kerlingalande.

Durant le dîner, elle jaugea l'homme avec des regards et un flair lascifs de bacchante, en même temps qu'elle estimait le mobilier, le couvert et la vaisselle avec des yeux de tabellion ou de commissaire-priseur. Quant à la valeur du domaine, elle lui était connue depuis longtemps, d'ailleurs comme à tous ceux du village. Ce vaste vallon triangulaire, limité de deux côtés par les digues, et du troisième par une grille et de larges fossés, représentait, avec les cultures et les bois dépendants, près du dixième de l'île entière. Et la rumeur publique attribuait en outre à Kehlmark des possessions en Allemagne, aux Pays-Bas et en Italie.

On se racontait aussi que son aïeule, la douairière, lui avait laissé près de trois millions de florins en titres de rente. Il n'en fallait pas davantage pour que la positive Claudie jugeât Kehlmark un épouseur, un mâle très sortable. Peut-être, s'il n'avait pas été riche et titré, l'eût-elle préféré un peu plus membru et sanguin. Mais elle ne se lassait pas d'admirer son élégance, ses traits aristocratiques, ses mains de demoiselle, ses beaux yeux outre-mer, sa fine moustache, et sa barbiche soigneusement taillée. Ce que le Dykgrave présentait d'un peu réservé ou d'un peu timide, de presque langoureux et mélancolique par moments, n'était pas fait pour déplaire à la pataude. Non point qu'elle donnât dans le sentimentalisme: rien, au contraire, n'était plus loin de son caractère extrêmement matériel; mais parce que ces moments de rêverie chez Kehlmark lui paraissaient révéler une nature faible, un caractère passif. Elle n'en régnerait que plus facilement sur sa personne et sur sa fortune. Oui, ce noble personnage devait être on ne peut plus malléable et ductile. Comment aurait-il subi, sinon, si longtemps le joug de cette «espèce», de cette demoiselle, que l'expéditive Claudie n'était pas loin de considérer comme une intruse? Le raisonnement auquel se livrait la gaillarde ne manquait pas de logique: «S'il s'est laissé engluer et dominer par cette pimbêche, combien il serait plus vite subjugué par une vraie femme!»