Et les façons d'Henry n'étaient point faites pour la décevoir. Il se montra tout le temps d'une gaîté fébrile, presque la gaîté d'un penseur trop absorbé qui cherche à s'étourdir; il lutinait et agaçait sa voisine de table avec une telle persistance, que celle- ci se crut déjà arrivée à ses fins. Ce laisser-aller de Kehlmark acheva de scandaliser les quelques hobereaux invités à ces excentriques agapes, mais ils n'en firent rien paraître, et, tout en se gaussant intérieurement de cette réunion saugrenue, à laquelle ils avaient consenti d'assister par égard pour le rang et la fortune du Dykgrave, en sa présence ils affectèrent de trouver l'idée de cette crémaillère souverainement esthétique, et se récrièrent d'admiration. Nous laissons à penser en quels termes ils racontèrent cette inconvenante mascarade au dominé et à sa femme, dont, avec deux ou trois bigotes, ces nobilions gourmés et collet monté formaient les seules ouailles. L'un après l'autre ils demandèrent leur voiture et se retirèrent furtivement avec leurs prudes épouses et héritières. On ne s'en amusa que mieux après leur départ.
Le comte, qui dessinait et peignait comme un artiste de profession, se plut, au café, à croquer un très pimpant médaillon de Claudie, qu'il lui offrit après qu'on l'eut fait circuler à la ronde, pour l'émerveillement des naturels de plus en plus ravis par la rondeur de leur jeune Dykgrave. Michel Govaertz, particulièrement, était aux anges, flatté des attentions du comte pour son enfant préférée. Tout le temps Henry avait trinqué avec elle, et il ne cessait de la complimenter sur son costume: «Il vous sied à ravir, disait-il. Combien vous vous imposez plus naturellement sous ces atours que cette dame, là-bas, qui se fait habiller à Paris!» Et il lui désignait du regard une baronne très compassée et fagotée, assise à l'autre bout de la table, et qui, flanquée de deux désinvoltes loups de mer, ne s'était point départie, depuis le potage, d'une moue dégoûtée et d'un silence plein de morgue.
— Peuh! avait répondu Claudie, vous voulez rire, monsieur le comte. C'est bien que vous nous ayez prescrit le costume du pays, sinon je me serais aussi vêtue comme nos dames d'Upperzyde.
— Je vous en conjure, reprit le comte, gardez-vous de pareil affublement. Ce serait faire acte de trahison!
Et le voilà qui se lance dans un panégyrique du costume naïvement approprié aux particularités du terroir, aux différences de contrées et de races. «Le costume, déclare-t-il, complète le type humain. Ayons nos vêtements personnels comme nous avons notre flore et notre faune spéciales!» Ses mots imagés semblent peindre et modeler de belles formes humaines harmonieusement drapées.
Au plus fort de sa conférence éthologique, il s'aperçoit que la jeune paysanne l'écoute sans rien comprendre à son enthousiasme.
Pour la distraire, il se mit en devoir de lui montrer les diverses pièces du château fraîchement restauré, bourré de souvenirs et de reliques. Claudie prit le bras du comte et, ouvrant la marche, il invita les autres villageois à les suivre d'enfilade en enfilade. Les yeux de Claudie, comme deux charbons ardents, dévoraient l'or des cadres, des lambris et des torchères, les tapisseries féodales, les panoplies d'armes rares, mais demeuraient insensibles à l'art, au goût, à l'ordonnance de ces luxueux accessoires. De nobles nus, peints ou sculptés, entre autres les copies des jeunes hommes du Buonarotti encadrant les compositions du plafond de la Sixtine, ne la frappaient que par leur costume in naturalibus. Elle éclatait, en se renversant, d'un rire polisson, ou bien se couvrait le visage, jouant l'effarouchement, la gorge houleuse; et Kehlmark la sentait frémir et panteler contre sa hanche. Michel Govaertz marchait sur leurs pas avec la bande ahurie et égrillarde. Des loustics commentaient les toiles de maîtres, s'affriolaient et, devant les nudités mythologiques, faisaient, de l'oeil et même du geste, leur choix.
À plusieurs reprises, le bourgmestre alla leur recommander plus de discrétion.
Comme il revenait de les rappeler vainement à la décence: «Quelqu'un qui n'est pas content de vous voir parmi nous, monsieur le comte, dit-il, c'est notre dominé, Dom Balthus Bomberg.»
— Ah bah! fit le Dykgrave. En quoi lui porté-je ombrage? je ne pratique pas, j'en conviens, mais je crois en savoir aussi long que lui sur le chapitre des religions, et quant à la véritable, l'éternelle vertu je m'entendrai bien avec les braves gens de tous les cultes… Au fait, Dom Balthus a décliné mon invitation d'aujourd'hui, en donnant à entendre que pareilles promiscuités répugnent à son caractère… En voilà de l'évangélisme!… Il est gentil pour ses paroissiens…