Au diapason où il était monté, rien ne pouvait balancer l'injustice dont il avait à se plaindre.
Il relança la jeune femme:
— De mieux en mieux, fit-il. je sais tout. Tu m'achètes, tu m'entretiens; je ne possède plus un sou vaillant. L'Escal-Vigor devrait t'appartenir. C'est à peine s'il représente la valeur des sommes que tu m'as données. Mais, ma chère, vous avez fait un faux calcul en vous flattant ainsi de me lier à vous, de me rendre votre chose lige… Non, non, je ne suis pas à vendre. Je sortirai d'ici. Je vous laisse le château. Je ne veux rien de vous…
Puis, reprit-il, atrocement persifleur, comme s'il se mutilait lui-même, après ce que je t'en ai avoué, tu eusses fait une piètre acquisition en ma personne! Ah! Ah! Ah!
Notre situation mutuelle est encore plus extravagante que je le croyais… Tu n'es vraiment pas dégoûtée. Mais, petite sotte, avec l'argent que te laissait mon aïeule, tu aurais pu te procurer un mâle, un solide amateur de femmes. Tiens, j'y pense, tu ne devais même pas chercher bien loin… Ce Landrillon…
Malheureux Kehlmark!
Dans son besoin de révolte et de représailles, il venait de porter à Blandine la pire des blessures. Ah, le misérable! Il ne se doutait pas encore du plus grand des sacrifices qu'elle lui avait faits! L'abandon de sa fortune n'était rien comparé à cet autre holocauste! Quel démon venait de mettre sur les lèvres imprécatoires du Dykgrave le dernier nom qu'il eût dû prononcer.
Kehlmark ne devait jamais connaître jusqu'à quel point il s'était montré abominable en ce moment, mais à peine le nom de Landrillon fut-il sorti de sa bouche qu'une détente se produisit en lui: le blanc visage, les yeux implorateurs de Blandine lui révélèrent une partie du coup qu'il venait de lui porter.
Il reçut la femme défaillante dans ses bras:
— Ce n'est pas moi qui viens de parler, ma chérie. Pardonne-moi. C'est un passé de douleur inouïe et de secret opprobre; ce sont mes sens exaspérés qui se vengent.