Ces mots, ô mon ange, te faisaient perdre en une seconde tout le bénéfice de ton existence entière de bonté et de compréhension. Assez, de ce dévouement qui vous brûle au fer rouge… Assez de cautères!

— Henry, gémissait la pauvre femme, ne revenons point sur le passé; arrache-moi le coeur mais ne me parle plus ainsi… C'en est fait. Loin de te blâmer, je fais plus que t'excuser, je t'approuve. Est-ce là ce que tu veux de moi? Tiens, je me damne avec toi, je renie le baptême, l'Évangile et Jésus!

Il l'écoutait à peine, se débondait, levait toutes les vannes de son coeur.

Elle, transfigurée, l'avait assis doucement dans un fauteuil; elle lui faisait un collier de ses bras et, joue contre joue, ils mêlaient leurs larmes. Mais elle convenait que le désespoir de Kehlmark avait la préséance sur le sien et elle consentait à n'être plus que maternelle.

— Dis-moi, Blandine, poursuivait-il, à qui m'est-il arrivé de faire du mal? À toi? Mais sans le vouloir; je n'étais point celui que tu avais rêvé, ou du moins tel que tu l'eusses voulu. Je n'en puis rien. Tout le premier j'ai souffert de ta souffrance. Tu pleures en m'écoutant; tu as raison, Blandine, si tu verses ces larmes à l'image de mon calvaire, de ma longue Passion… Ta compassion m'honore et me fait du bien. Mais si c'est de honte pour moi que tu pleures, ma chérie, si tu me réprouves et me renies, si tu partages le préjugé de ce monde occidental et protestant… oh alors, abandonne-moi, rengaine tes larmes, je n'ai que faire de ta sympathie honteuse.

Oui, à partir d'aujourd'hui je n'aurai plus de respect humain et de lâche pudeur, Blandine.

Un moment viendra où je proclamerai ma raison d'être à la face de l'univers entier…

Il en est temps. Mon enfer n'a que trop duré. Il avait commencé dès ma puberté. Envoyé au collège, mes camaraderies contractèrent toute la vivacité et la mélancolie du plus tendre des sentiments. Aux baignades, la nudité frileuse de mes compagnons m'induisait en de troublantes extases. En dessinant d'après l'antique, je goûtai les nobles académies masculines; païen de vocation, je ne découvrais pas de vertu sans la revêtir des harmonieuses formes d'un athlète, d'un héros adolescent ou d'un jeune dieu, et j'accordai voluptueusement les rêves et les aspirations de mon âme à l'hymne de la chair gymnique. En même temps, je trouvai coqs et faisans plus beaux que leurs poules, tigres et lions plus prestigieux que lionnes et tigresses! Mais je taisais et dissimulais mes prédilections. Je tentai même d'en imposer à mes yeux et à mes autres sens; je me broyai le coeur et la chair, à les persuader de leurs méprises et de l'aberration de leurs sympathies. Ainsi, au pensionnat, j'aimai, en désespéré, William Percy, un jeune lord anglais, celui-là même qui avait failli me noyer, sans jamais oser lui témoigner que par une ferveur fraternelle l'ardeur dont je me consumais pour lui[5].

Au sortir de Bodenberg Schloss, quand je te rencontrai, Blandine, je crus rentrer, par mon amour pour toi, dans l'ordre commun. Mais, malheureusement pour tous deux, cette rencontre ne fut qu'un accident dans ma vie sexuelle. Malgré des efforts loyaux et héroïques, une tyrannique concentration de volonté pour les fixer sur la meilleure et la plus désirable des femmes, mes postulations charnelles se détournèrent bientôt de toi et je ne t'aimai plus que de toute mon âme, ô Blandine! À cette époque, des restes de scrupules chrétiens, ou plutôt bibliques, me dégoûtaient de moi- même. Je me faisais horreur et me croyais véritablement maudit, possédé, désigné aux feux de Sodome!

Puis, l'injustice, l'iniquité de mon destin me réconcilia, sourdement, avec moi-même. J'en arrivai à n'accepter en mon for intérieur que le témoignage de ma propre conscience. Fort de mon honnêteté absolue, je m'insurgeai à part moi contre l'orientation amoureuse du plus grand nombre. Des lectures achevèrent de m'édifier sur la raison d'être et la légitimité de mes penchants. Des artistes, des sages, des héros, des rois, des papes, voire des dieux justifiaient et exaltaient même par leur exemple le culte de la beauté mâle. En mes rechutes de doute et de remords, pour me retremper dans ma foi et ma religion sexuelle, je relisais les brûlants sonnets de Shakespeare à William Herbert, comte de Pembroke, ceux, non moins idolâtres, de Michel-Ange, au chevalier Tommoso di Cavalieri, je me fortifiai en reprenant des passages de Montaigne, de Tennyson, de Wagner, de Walt Whitmann et de Carpenter; j'évoquais les jeunes gens du banquet de Platon, les amants du bataillon sacré de Thèbes, Achille et Patrocle, Damon et Pythias, Adrien et Antinoüs, Chariton et Mélanippe, Dioclès, Cléomaque, je communiai en toutes ces généreuses passions viriles de l'Antiquité et de la Renaissance qu'on nous vante cuistreusement au collège en nous en taisant le superbe érotisme inspirateur d'art absolu, de gestes épiques et de suprêmes civismes.