Le Berger de Feu dont tu m'entendis naguère conter la légende refusa de se rendre en pèlerinage à Rome pour se jeter aux pieds du pape et implorer sa miséricorde. Ce pécheur répudiait tout arbitre entre sa conscience et la foule. Je fus plus humble. Un jour j'écrivis à un révolutionnaire illustre, à un de ces porteurs de torches, qui passent pour être en avance sur tout leur siècle et qui rêvent un monde de fraternité, de bonheur et d'amour. Je le consultai sur mon état comme s'il s'était agi de celui d'un de mes amis. L'homme de qui j'attendais la consolation, une parole rassurante, un signe de tolérance, me répondit par une lettre d'anathème et d'interdit. Il criait raca sur le transfuge de la morale amoureuse, se montrant aussi implacable pour les êtres d'exception que le pape de la légende pour le chevalier Tannhäuser. Ah! Ah! ce pape de la révolution me voua pour la vie au Venusberg ou mieux à l'Uranienberg!
Cette excommunication majeure qui aurait dû me désespérer me rendit au sentiment de ma dignité individuelle, de mes devoirs envers ma nature. J'ai puisé la force de vivre conformément à ma conscience, à mes besoins, dans l'iniquité même qui m'était faite par l'humanité; mais, isolé, je passai par des alternatives de découragement et de révolte, et tu t'expliqueras à présent, ma pauvre chérie, mes humeurs bizarres, mes prodigalités, mes excès, mes exploits de casse-cou. Oui, je cherchais toujours l'oubli, et plus d'une fois la mort!
— Tu as souffert plus que moi, lui dit Blandine, comme il s'arrêtait soulagé, avec une sorte de sérénité, le visage presque épanoui, illuminé de franchise, — mais du moins ne souffriras-tu plus par ma faute!… Je me convertis à ta religion d'amour, je me dépouille de mes derniers préjugés. Non seulement je t'excuse, mais je t'admire et t'exalte… je consens à ce que tu voudras… Sois tranquille, Henry, tu n'entendras plus une plainte, encore moins un reproche…
Guidon, celui que tu chéris de corps et d'âme, sera mon ami, je serai sa soeur. Nous quitterons ce pays, si tu veux, Henry, nous irons vivre ailleurs, à trois, modestement mais désormais apaisés et réconciliés…
Confondu par tant d'abnégation, le Dykgrave s'écria:
— Oh, ne pouvoir t'aimer que comme une mère, une mère encore plus tendre que la meilleure, ma sainte Blandine, mais seulement une mère!…
Elle lui ferma la bouche par ce cri:
— Ah! voilà pourquoi quelque chose m'empêcha jadis d'aller rechercher l'autre dans sa prison!
Il y avait du triomphe, de la jubilation dans ce désespoir de Blandine. C'était la folie sublime du sacrifice. La femme s'élevait jusqu'à l'ange.
Elle devait monter plus haut encore, rejeter toute jalousie charnelle.