Ainsi il fit une cour assidue à Claudie, que sa luronnerie égrillarde avait toujours amusée, et il flatta l'amour-propre du fermier des Pèlerins. Rebuté par Blandine, il jetait son dévolu sur la riche héritière de la ferme, mais ce caprice nouveau il le mettrait au service de la haine inextinguible qu'il portait désormais à la maîtresse du Dykgrave, une de ces haines qui représentent l'aberration de l'amour. Car il s'était repris à désirer follement la femme qui lui échappait et qui l'avait joué. Elle le frustrait, elle le volait, elle le spoliait.

Landrillon parut aussi aux offices, aux prêches de Dom Balthus. Il s'insinua dans les grâces de la femme du pasteur et des deux vieilles filles, les soeurs du fermier des Pèlerins.

L'ancien valet n'osait encore agir ouvertement, mais il déchaînerait un terrible orage contre Kehlmark, sa concubine et leur mignon. Leur fierté, leur audace le passaient: «Vrai, ils en ont de l'aplomb et un toupet! Concilier des moeurs pareilles avec de la dignité! Il ne leur manque plus que de tirer gloire de leur ignominie!»

Le gaillard ne se savait point si bon devin. Il se croyait le droit de mépriser profondément son ancien maître. Les mille gredineries auxquelles, troupier vendu de corps et d'âme, absolu prostitué, il s'était livré durant son temps de bagne militaire ne représentaient que bagatelles ne tirant pas à conséquence. De tout temps, le vice a condamné l'amour vrai, et les Kehlmark ont été la réhabilitation des Landrillon. La turbe préférera toujours Barrabas à Jésus.

Pour commencer, Landrillon s'appliquerait à détacher Michel Govaertz du châtelain de l'Escal-Vigor, à refroidir le bel enthousiasme du père et de la fille, à chauffer la rancune de la virago contre Blandine, puis à incriminer vaguement les rapports de Guidon et de Kehlmark:

— À votre place, se hasarda-t-il à dire un jour à Michel et à Claudie, je ne laisserais pas le jeune Guidon au château. Le faux ménage du comte et de cette chipie est un mauvais exemple pour un jeune homme!

À leur sourire étonné, il comprit qu'il faisait fausse route et n'insista point.

Landrillon n'aurait pu fournir la preuve des scandaleuses
imputations qu'il brûlait de formuler contre le maître de l'Escal-
Vigor. Dire qu'un instant le fourbe s'était flatté de produire
Blandine contre lui!

Prévenu, averti, le comte se tiendrait à quatre, n'aurait garde de se livrer, de se compromettre, de tomber dans un traquenard. Il sauvait parfaitement les apparences.

La présence de Guidon au château se justifiait sous tous les rapports. Loin de s'en séparer, le comte venait de se l'attacher comme secrétaire.