Un instant, Thibaut songea à suborner des témoins, à corrompre les manouvriers de Klaarvatsch, les cinq hercules que le comte employait aux corvées du château et qui posaient dans son atelier. Mais ces gars simples et rudes étaient fous de leur patron et eussent assommé l'ennemi dès le premier mot qu'il leur eût touché de son plan. Il fallait ruser, les prendre, les gagner d'une autre façon et peu à peu sans brusquer les choses.

Il se borna pour le quart d'heure à circonvenir ceux de Klaarvatsch qui ne travaillaient pas à demeure au château, les plastiques marins, les comparses des jeux athlétiques et des tournois décoratifs, les personnages des sortes de «masques» et tableaux vivants composés par le Dykgrave.

Landrillon les indisposa graduellement contre les cinq privilégiés et surtout contre le petit favori, les grands rôles de ces mascarades, comme les appelait le valet, d'ailleurs rigoureusement exclu, pour cause de trivialité, de ces intermèdes esthétiques. Les figurants finissaient par convenir avec Landrillon que l'ascendant de Guidon Govaertz, ce petit morveux encore imberbe, sur le Dykgrave était par trop considérable. Indisposés contre le page, ils ne tarderaient point, calculait ce machiavel du fumier, à voir de moins bon oeil, le châtelain.

D'autre part, l'ancien domestique, qui avait ouvert une sorte de tourne-bride entre le parc de l'Escal-Vigor et le village de Zoudbertinge, attirait l'attention ombrageuse des notables sur le trop d'intérêt témoigné par Henry aux va-nu-pieds de Klaarvatsch, au rebut de l'île smaragdine.

Landrillon voyait souvent Balthus Bomberg à présent. Il se bornait à l'entretenir du faux ménage de Blandine et du comte, mais sans lui faire entrevoir encore une irrégularité morale autrement choquante, énorme.

Le dominé, qui se cassait la tête pour renverser et perdre le Dykgrave, ne se fût jamais arrêté, même en imagination, à une arme si maléfique que celle dont Landrillon comptait se servir. Ah la terrible explosion! Si cette mine-là éclatait un jour, les pires chenapans devraient lâcher l'indigne favori! Pas un homme honnête dans l'île ne tendrait encore la main au réprouvé.

— Comment faire, mon cher monsieur Landrillon, demandait, en attendant, le curé à son nouvel allié, pour exorciser, pour retourner ces fanatiques, pour les détacher de cet ensorceleur, de ce corrupteur?…

— Oui, oui, corrupteur n'est pas trop dur! l'interrompait Landrillon, avec un rire en dedans qui eût donné à supposer bien des choses à un autre qu'à ce pasteur rigoriste mais borné.

— Notez, protestait celui-ci, que je n'en veux pas à ce mauvais noble, mais que je suis uniquement entraîné par mon zèle pour la religion, les bonnes moeurs et la cause du bien!…

— Pour bien faire, mon révérend Monsieur, reprenait Landrillon, avec sa mine chafouine, il nous faudrait découvrir chez le comte de Kehlmark une transgression qui heurterait un préjugé terrible et en quelque sorte indéracinable dans notre ordre social et chrétien; vous comprenez ce que je veux dire, une abomination qui crierait non seulement vengeance au ciel, mais aux pécheurs les moins timorés…