— Oui, mais qui nous fournira la preuve d'un forfait de ce genre! soupirait Bomberg.
— Patience, mon révérend Monsieur, patience! nasillait cauteleusement le mauvais domestique.
Bomberg tenait ses supérieurs ecclésiastiques au courant de la tournure plus favorable que prenaient leurs affaires.
Continuellement entreprise par Landrillon, Claudie commençait à s'impatienter des lenteurs et des temporisations du comte de Kehlmark. Ce qui contribuait à l'irriter, c'est que dans le pays les prétendants évincés ne se gênaient point pour se moquer d'elle et même la chansonner dans les cabarets. Landrillon lui faisait accroire que Blandine tenait encore le Dykgrave. Aussi la pataude en voulait-elle de plus en plus à l'intendante, à cette pimpesouée. Tout aussi réservé qu'avec Bomberg, Landrillon n'avait garde de mettre déjà la véhémente paysanne sur la véritable piste. «Ah nous en verrons de drôles le jour où la Claudie saura toute la vérité! Y en aura-t-il de la casse!» songeait le trigaud en se frottant les mains et en riant sous cape.
Il jubilait à l'avance, savourait, recuisait sa vengeance, aiguisait voluptueusement l'arme décisive, la repassant sur la pierre, ne voulant frapper qu'à coup sûr et en toute sécurité pour lui.
Claudie, pourtant, ne renonçait point à son grand projet. Elle conquerrait Kehlmark sur sa pâle rivale.
La voyant toujours si férue du Dykgrave, Landrillon, à qui sa haine vigilante tenait lieu de vertu divinatoire, commença par lui révéler la gêne financière du comte, puis il prédit la déconfiture du grand seigneur et même son prochain départ.
Contre l'attente du valet, Claudie, assez surprise, ne s'en montra pourtant que plus portée pour le gentilhomme ruiné. Elle se réjouit presque de cette débâcle, car elle se flattait de prendre le comte sinon par l'amour, du moins par l'argent. À partir de ce moment, elle caressa même un petit projet, infaillible à son sens, dont elle ne souffla mot à personne.
Si Kehlmark était ruiné ou à peu près, Claudie se trouvait assez riche pour deux. Puis, restaient toujours le titre de comtesse, le prestige attaché à l'Escal-Vigor! Les Govaertz se sentaient de taille à pouvoir redorer le blason des Kehlmark.
En attendant, Claudie entrait en apparence dans le mouvement de désapprobation entretenu et attisé par Landrillon contre le Dykgrave, et semblait même encourager ostensiblement les poursuites du larbin.