Quant aux hôtes de l'Escal-Vigor, ils ne vivaient plus que pour eux-mêmes. Depuis le renvoi de Landrillon, Kehlmark avait cessé ses visites aux Pèlerins. C'est ce qui avait même déterminé Claudie à lui faire la guerre.

Kehlmark, de nouveau transfiguré, avait repris tout son courage et sa belle philosophie.

Durant la période de ses déchirantes explications avec Blandine, il était retombé dans ses humeurs sombres; à présent il s'était reconquis, il répudiait ses dernières attaches chrétiennes; il se croyait, mieux qu'un révolté, un apôtre; c'est lui qui prendrait l'offensive et qui jugerait ses juges.

En attendant l'occasion d'entrer en scène, il s'armait de lectures, compilait des documents, réunissait dans l'histoire et la littérature des exemples illustres et apologétiques.

Certes, le médecin consulté autrefois par Mme de Kehlmark, ne supposait point à quel genre d'apostolat se serait livré celui dont il prévoyait le génie et l'exceptionnelle destinée…

À quel moment Landrillon s'avisa-t-il de faire part secrètement à Bomberg, et seulement à celui-ci, des présomptions majeures à établir contre la conduite du comte? Probablement le jour où Claudie lui donna à entendre qu'elle en tenait encore profondément pour Kehlmark.

Au premier mot que le dominé apprit de l'aberration passionnelle de son ennemi, il feignit une sorte de douleur scandalisée et de commisération professionnelle. Au fond il exultait! Mais comment exploiter ce bienheureux opprobre contre le comte? Il n'y avait pas de preuves. Et en eût-on tenu, qu'il eût fallu se résoudre à publier la honte du jeune Govaertz! Les deux alliés convinrent d'attendre encore une occasion opportune. Qui sait peut-être, parviendrait-on à retourner un jour le petit dévoyé contre son exécrable naufrageur?

En attendant, la popularité du Dykgrave continuant à baisser, Landrillon se remettrait à «travailler», avec quelque espoir de succès, ces rôdeurs de Klaarvatsch dont le comte avait fait si longtemps son entourage de prédilection et dont les plus rogues demeuraient encore à son service.

— Comment n'ai-je pas deviné tout cela, plus tôt! songea Bomberg après le départ du délateur, en se frappant la tête. Triple buse que je suis! Mais tout aurait dû m'avertir, me donner l'intuition de ces horreurs! Les parents de ce libertin ne s'étaient-ils pas aimés à un excès qui crie vengeance au ciel! Ne vivant que pour eux-mêmes, pour eux deux; limitant la raison d'être de l'univers à leur exclusive dualité corporelle et morale, dans leur monstrueux égoïsme ils n'avaient même pas voulu avoir d'enfants, tant ils craignaient de se distraire l'un de l'autre!

Le dominé avait été renseigné sur cette particularité par son prédécesseur. Henry n'était même né que par hasard, après plusieurs années de ce mariage dénaturé.