Les deux camps, les deux sexes ont l'air d'ennemis qui tiraillent, se tenant sur le qui-vive, gardant leurs positions. On s'observe, on se hèle, on se déprécie, on marchande, on maquignonne. Défense aux amoureux de se joindre avant le soir. Dans les guinguettes, les hommes fringuent et toupillent entre eux, de même les femmes. Saltations baroques et cyniques. Sauteurs massifs et lascifs…
Si pendant la journée une bande de femmes rencontre une colonne de gars, c'est un feu croisé, une canonnade de propos obscènes, énormes. Les corps à corps se prolongent, le temps de prendre ou de se laisser dérober un baiser, parmi les poussées, les pinceries, et autres bagatelles de la porte. Vareuses et corsages, jupes et culottes, de se froisser et de se râper sur les contorsions.
À la tombée de la nuit, après le coucher du soleil, et une sorte de fanfare furieuse sonnée aux quatre coins de l'île, s'ouvre l'ère des engagements de conséquence.
Les amoureux rejoignent leurs amies et, aussitôt formés, les couples de promis ou de partenaires d'une nuit deviennent sacrés pour les hordes chasseresses, lesquelles continuent à déferler, clamantes, houleuses, dans la ténèbre complice.
À chaque collision, des défections se produisent de part et d'autre, des appariements s'opèrent entre transfuges. Aussi hardies que les hommes, les femmes finissent par se pourvoir.
Les colonnes s'éclaircissent à la suite de ces éliminations réitérées.
Cela dure jusqu'à ce que toutes ou à peu près aient conquis leurs danseurs et leurs coucheurs pour le reste de la fête. Les dernières, naturellement, sont les plus enragées. Parfois la malice des lurons consiste à esquiver leurs recherches, à se faire traquer et donner la chasse par ces femelles en folie. Ils feignent d'abandonner la partie, jouent à cache-cache, semblent vouloir se dérober à la galante corvée.
Alors excitées par la boisson, la danse, les contacts, les tortillements, rauques, presque écumantes, elles errent, comme des louves en rut, de carrefour en carrefour, ou se tiennent repliées dans les taillis, muettes, à l'affût de la proie.
Au loin, des chants moqueurs répondent à leurs chants tragiques. Le gibier les nargue, prenant plaisir à dépister, à frustrer les chasseresses goulues.
Malheur au traînard, à l'isolé: il paie pour les autres.