Kehlmark surprit la voix de son ami.
— C'est lui qu'on massacre!
Projeté en avant par cette épouvantable certitude, il courut éperdu dans la nuit, s'orientant sur les clameurs et les lamentations.
Comme il touchait à la lisière du parc, prêt à déboucher dans l'avenue même où se perpétuait l'attentat, il y eut une recrudescence de huées, de vociférations, et il entendit le nom du bien-aimé mêlé à ce tollé homicide.
L'instant d'après, il se ruait dans la cohue, les forces décuplées, bousculant les sinistres badauds, dispersant, assommant les cannibales.
Avec un cri de tigresse s'abattant sur le corps de son petit, il dégagea Guidon privé de connaissance, meurtri et déguenillé, pollué de stupre, le baisa, le souleva dans ses bras.
Sa stature paraissait agrandie.
Armé d'une canne, il décrivait de terribles moulinets. Autour de lui le cercle s'élargissait, et lentement, face aux forcenés et aux furies, il rétrogradait vers le parc. Mais Landrillon et Claudie sommèrent les autres, passagèrement atterrés par cette intervention majestueuse.
Il y eut un redoublement d'insultes. La réprobation se détournait du jeune Govaertz pour foudroyer le Dykgrave. Personne ne se mettait de son côté. Ses partisans les plus débridés, les gueux de Klaarvatsch, ayant appris l'accusation qui pesait sur lui, se taisaient, penauds, contristés, s'abstenant, ne prenant point fait et cause.
Landrillon lui jeta la première pierre. On lança vers le Dykgrave tout ce qui se trouvait sous la main. Des archers, venus pour conquérir le prix des tirs à la perche et au berceau, visèrent sans vergogne le si prodigue roi de leur confrérie. Une flèche l'atteignit à l'aisselle; une autre troua la gorge de Guidon et fit gicler le sang sur le visage d'Henry. Kehlmark, sans souci de sa propre blessure, ne cessait de boire et de caresser des yeux le corps outragé de son ami. Mais percé, une seconde fois, vers le coeur, il tomba avec sa précieuse charge.