Les époux sursautèrent. Rikka empoignait son époux par le bras et lui montrait Clara réveillée, assise dans son lit, un indicible martyre tiraillant son visage de petite exaltée sanguine! De grosses larmes lui coulaient des joues.
«Flupi! mon Flupi!»
Et tout à coup, elle fit un long cri et tomba dans des convulsions si violentes que les Mortsel pensèrent, toute la nuit, la voir passer entre leurs bras.
VII
Après trois ans de labeur, et en vivant de ménage, les Mortsel possédaient un millier de francs placés en lots de ville. Une de leurs obligations sortit avec une prime de vingt-cinq mille francs. Pour des gens de leur trempe, pleins de bonne volonté et d'adresse, c'était l'avenir assuré. Rikka, la plus ambitieuse des deux, engagea son homme à s'établir. D'abord, il eut peur. Excellent maçon, outil de choix, il redoutait les côtés théoriques du métier, les calculs, les écritures. La partie lui semblait risquée. Mais l'industrieuse élève des Bonnes-Sœurs serait là pour lui servir de comptable. Il finit par entendre raison.
En gens prudents ils avaient eu le soin de taire leur aubaine. Leur établissement fut diplomatique: ils exprimèrent des craintes, feignirent des hésitations, invoquèrent les risques et aux plus discrets ils donnaient seulement à deviner qu'un capitaliste leur avançait juste les premiers fonds pour attaquer l'entreprise.
Ils réussirent au delà des espérances de Rikka.
C'était l'époque des grandes constructions, des assainissements, du luxe extérieur, de la toilette et de l'apparat des rues. Les patriciens agrandissaient leurs hôtels, les nouveaux riches se faisaient construire des demeures plus somptueuses encore; les pignons et les jardins du négociant en denrées coloniales empêchaient le moindre épicier de dormir. Rikka, douée d'un flair israéliste, doublait, quadruplait, décuplait leur avoir. Des spéculations en terrains portaient leur fortune à un demi-million.
Nikkel, gros bourgeois, président du Conseil de prud'hommes, s'était bâti une prétentieuse maison sur une des avenues couvrant les anciens fossés de la forteresse. La façade, où s'enchevêtraient les styles renaissance, gothique, jésuite et rococo, superposait deux étages à quatre fenêtres encorbellées, garnies de balustres. Les poignées de cuivre de la porte de chêne sculpté sortaient de la bouche de mascarons joufflus. A l'angle des deux façades, celui du boulevard et d'une rue nouvellement tracée, une rotonde s'élevait, à quelques mètres au-dessus du toit, en une tourelle à poivrière surmontée de l'immanquable girouette dorée. Il y avait aux fenêtres des rideaux rouges et sur les consoles des cache-pots plantés de jacinthes et de tulipes: une des passions de Rikka.