Au fond de l'allée cochère s'ouvrait une échappée spacieuse bornée à droite par les écuries et les remises, à gauche par les ateliers et les magasins. Derrière verdoyaient, encloses de quatre murs chaperonnés de tuiles rouges, les pelouses d'un jardin anglais qu'une grille à claire-voie protégeait contre les incursions des ouvriers.

L'intérieur accumulait la dose de faste et de confort qu'un millionnaire s'improvise. Plafonds, et lambris, portaient la signature d'un décorateur venu de Bruxelles. Les poufs, les causeuses, les cabinets de laque, les guéridons de Boule, les chinoiseries, les bronzes, les tapis et les tentures d'Orient, les glaces biseautées, les dressoirs chargés d'émaux et de nielles, de cristaux et de vaisselle aveuglante: aucun des accessoires obligés d'un mobilier de nabab ne manquait à ces salons sans cachet et sans plus d'intimité que les cabines de première classe des grands steamers.


VIII

Dès leur montée à la fortune, les Mortsel avaient mis leur fille en pension. Elle y resta trois ans, subissant cette vie de prisonnière avec de sourdes révoltes; camarade farouche, pupille quinteuse, au demeurant bonne écolière. La maîtresse de littérature lisait comme des modèles ses devoirs révélant une imagination riche mais un peu excentrique, une sensibilité que les sentiments ordinaires semblaient émousser et que piquaient les causes les plus inattendues. Elle avait des intermittences de belle humeur et de mutisme. Elle s'attachait difficilement. «Son grand cœur en demandait trop», écrivaient naïvement les bonnes institutrices dans leur bulletin mensuel. Elles remarquèrent que, lorsque Clara se prit d'amitié sérieuse, ce qui ne lui arriva que deux ou trois fois, durant cette période d'études, ce fut pour une compagne peu jolie, peu coquette, une inférieure sous le rapport de la fortune, un souffre-douleur comme avait été le «Mouton». Ces amitiés étaient violentes, concentrées, avec de brusques expansions; elles rappelaient l'idylle de son enfance ouvrière: «Voyez cette maniaque de Clara, chuchotaient les pensionnaires, est-elle assez jalouse de ses laiderons? Qui songe cependant à les lui disputer?» Pour les laiderons elle aurait arraché les yeux et les cheveux aux plus grandes. Plus d'une de celles-ci fut traitée comme ce lâche Bastyns. En revanche, elle ne pardonnait pas la moindre trahison à ses favorites. Elle aurait plutôt souffert à se briser le cœur de désespoir et de regret que de rendre apparemment son affection à une ingrate.

Elle se brouilla avec toutes.

Gamine, elle était intéressante. Sa beauté ne s'annonça qu'à dix-huit ans, au sortir de l'internat; mais alors Clara Mortsel représenta un de ces types de jeunes filles qui perpétuent à travers les siècles la réputation du sang d'une ville. Portrait avivé et mieux en chair de Rikka, elle ajoutait aux attachés fines, à la physionomie régulière de l'ex-camériste, la robustesse sanguine, la belle santé animale de l'ancien briquetier.

Les parents s'extasièrent devant cette transfiguration. Nul n'aurait suspecté dans cette florissante créature la bassesse de son origine. Eux avaient beau s'observer; chez l'entrepreneur et sa compagne, tout trahissait la plus infime roture. Clara s'épanouissait, au contraire, avec la grâce d'une héritière: son geste, son port, sa mise, sa parole, revêtaient ce naturel suprême que confère seule la longue habitude d'alentours policés. Ces glorieux dehors donnèrent aux Mortsel tout apaisement sur la nature de leur enfant.

Les bizarreries de la fillette à Boom, sa passion de gamine pour le goujat de Duffel ne les avaient jamais inquiétés; les réticences et les observations formulées dans les bulletins de la directrice de pension ne les préoccupèrent pas davantage; et aujourd'hui ils ne songèrent pas plus qu'auparavant à contrôler les rouages de cette nature et à lire dans le tempérament derrière ses aspects. Ils subirent avec une humilité naïve et touchante la supériorité de «leur Clara». Loin de songer à la diriger, ils se laissèrent conduire par elle, sans jamais la contrarier, heureux de se prêter à ses fantaisies. Ils la trouvèrent accomplie, irréprochable. Elle flattait leur orgueil de parvenus, elle démentait leurs commencements plébéiens. C'était la justication de leur fortune, la raison d'être de leurs millions, leurs vivants titres de noblesse.

A la vérité, Clara méritait leur affection; seulement, s'ils avaient été des analystes capables de se rendre compte des ressorts secrets d'un être, leur amour fut parti d'une profonde pitié plutôt que d'une admiration idolâtre.