Chez cette adolescente de formes si nobles, en qui, sauf les vertigineux yeux noirs, rien n'évoquait la petite sauvagesse de jadis, se développaient les anciens instincts. La société n'eut pas plus raison de ses penchants que l'internat. Son caractère impressionnable ne se trempa point et continua de se refuser aux impressions communes; ses imaginations excessives ne se tempérèrent pas au frottement de la vie; ses affinités et ses antipathies s'accentuèrent de part et d'autre et se repoussèrent davantage au lieu de s'équilibrer.
La mansuétude de l'enfant, sa partialité pour les ouvriers, loin d'avoir été corrigée par l'éducation, croissaient, gonflaient avec l'ardeur d'une suggestion rare, d'un sentiment incompris. Du jour où, fille de millionnaire, les convenances adoptées par ses nouveaux pairs la forcèrent de rougir de son extraction et de mépriser ses anciens égaux, sa tendresse pour le peuple ne se manifesta plus, mais la dévora d'une passion intense et inextinguible comme un feu souterrain. Peut-être eût-elle proclamé ses prédilections malgré le monde et les lois sociales, si ce besoin de se dévouer, de se ravaler, d'être complaisante à des gens au-dessous d'elle, de consoler les gueux de leur abjection en partageant celle-ci, si ces élans de sœur de charité ne s'étaient compliqués de curiosités physiques, d'aspirations à des voluptés exceptionnelles, de désirs d'anges épris de simples hommes et anxieux de choir à n'importe quelle profondeur pour retrouver ces êtres faits d'argile et d'ouvrir des trésors de caresses et de douceurs aux victimes de nos conventions, souvent les élus de la Nature, souvent les plus beaux et les meilleurs d'entre nous.
Elle était attaquée de la nostalgie de la déchéance. Elle construisait son roman à rebours de celui que rêvaient pour elle ses parents éblouis: son prince charmant serait un fruste enfant du peuple.
Elle portait à l'humanité laborieuse une sorte de culte panthéiste. Une plèbe énorme, rousse et farouche comme les fauves, hantait ses rêves.
De bonne heure elle se prêta à l'attirance des foules. En temps de réjouissances populaires elle entraînait Rikka vers les champs de kermesses, rien n'étant comparable à la douceur de se perdre dans ce grouillement.
Pâmée comme un baigneur langoureux qui s'abandonne à l'action des vagues gaillardes, elle se laissait porter par le remous des flâneurs forains, dans la tourmente des cymbales et des gongs accompagnant les parades. Soldats, ouvriers, rôdeurs, badauds de tout poil, entretenaient autour d'elle un moutonnement de têtes animées. Elle goûtait la pression chaude des corps, le serrement des poitrines contre les poitrines, l'écrasement des gorges contre les dos, les jambes entrant l'une dans l'autre, les jupons des femmes s'ériflant aux pantalons des hommes, les poussées des drilles facétieux.
Elle n'oublia jamais la cohue d'un soir de feu d'artifice, où sa mère avait failli la perdre et où elle était restée, sans répondre aux cris de Rikka, enivrée par la bousculade, pleine d'un vague désir de mourir sous les souffles de toute cette humanité bruissant au-dessus d'elle. Et sa mère l'avait ramassée comme elle allait tomber sous les pieds d'une bande de gars éméchés fendant la cohue à coups de coude et de genoux.
En même temps, surtout depuis sa puberté, s'intensifiaient ses préférences sensorielles.
Certain timbre de voix lui rendait un personnage à jamais bien voulu; elle n'eût jamais distingué ce passant sans la nuance et les plis du vêtement qu'il portait, sans tel débraillé crâne ou cet autre sans telle façon de se caler sur ses hanches. Ses narines palpitaient devant un ton fané comme si elles subodoraient une capiteuse essence.
Elle devait garder toute la vie, de sa première idylle, une prédilection maladive pour les manœuvres et particulièrement pour les maçons. Et comme dans le rappel des êtres et des choses elle ne séparait jamais leur forme de leur couleur et de leur entourage, les teintes vagues des hardes des goujats la captivèrent entre toutes.