Au milieu d'une crise d'égoïstes larmes, elle ne cessait de répéter: «Mon pauvre Ferrand! Et vous Warner, vous, pour lui succéder!» Et toujours un vœu impie lui montait aux lèvres: «Pourquoi la mort n'avait-elle pas enlevé celui-ci qui ne prétendait à rien ici-bas, au lieu de l'autre, à qui tout réussissait; cet avorton probablement impuissant, contrefait et déjeté dès le berceau, en place de ce vigoureux garçon digne de faire souche?»
Warner respecta la désolation outrée de sa mère. Nature évangélique, il ne se rebuta pas devant l'humeur, les califourchons et les injustices de la monomane; il essaya, par son stoïcisme, de se faire pardonner le crime de survivre à Ferrand.
Il passait à Santhoven, qu'elle ne quittait plus, la plus grande partie de l'année. Leurs rapports journaliers devenaient un supplice pour le jeune homme, et cependant elle seule s'en plaignait. Lui, serait demeuré continuellement auprès d'elle, par déférence filiale, quoique en butte à ses tracasseries, mais elle l'éloignait en invoquant malignement les devoirs imposés à quiconque représentait le grand nom d'Adembrode. C'était une soirée dans laquelle il devait paraître; un mariage ou un enterrement auquel on le priait; une félicitation à recevoir au jour de l'an. Tantôt le réclamait un office religieux, tantôt le convoquait un comité de politiques, ou, sur l'ordre capricieux de la douairière, il donnait un grand dîner d'apparat dans leur hôtel de la rue Kipdorp.
Elle se désintéressait des convenances sociales, mais n'entendait pas que son fils partageât son renoncement et s'abstînt de se rendre aux nobles assises. Elle ne recevait Warner qu'une fois par jour et cela dans cette pièce lugubre où elle vivait comme une chouette, s'obstinant à s'y faire servir ses repas afin de ne plus rencontrer l'ex-séminariste à table. Elle n'avait pas même consenti à présenter au monde patricien d'Anvers le nouveau comte d'Adembrode, car elle redoutait de lire, sous la physionomie obséquieuse et sous les compliments obligés, la piètre impression que produisait le frère du brillant officier.
Chez elle, la femme de qualité souffrait peut-être autant que la mère en songeant que le nom des uniques descendants de Rohingus et des princes de Ryen allait s'éteindre. Elle affectait parfois de parler mariage au dernier comte et s'informait de ses succès dans le monde sur un ton rappelant les plaisanteries «braques» et soldatesques de Ferrand.
Trompé dans ses affections naturelles, habitué, dès l'enfance, à ne compter pour rien, Warner avait reporté toute son ardeur sur l'étude. Lorsque la comtesse mourut, deux ans après Ferrand, il put reprendre sa vie de bénédictin et se renfermer à l'envi dans sa bibliothèque et son laboratoire. Religieux jusqu'au fanatisme, mais convaincu de la solidité de sa foi, il affronta la lecture des historiens, des philosophes et des naturalistes de ce siècle. Ainsi, il s'initia aux travaux ou aux découvertes des Darwin, des Carl Vogt, des Claude Bernard et du docteur Lucas. Le savant trouvait dans les révélations désolantes que ces physiologistes lui apportaient sur son individu, une mortification nouvelle que le croyant offrait en pénitence à son Dieu.
Il éprouvait une joie amère et cuisante à rechercher lui-même les diagnostics de ses maux, les sources de ses infirmités, à se disséquer, à sonder toute l'insuffisance de son être corporel.
L'Eglise recommandant de tenir son corps en mépris, les pratiques du comte Warner demeuraient de la plus orthodoxe nature.
Pourtant des scrupules s'insinuèrent en lui. Si le chrétien absolvait le savant, ce fut au gentilhomme à regimber. Avait-il le droit de se réjouir avec un amer et poignant soulas de la dégénérescence du sang des d'Adembrode? Avait-il quitté l'autel pour se livrer à ce lent suicide? Dans la paix mélancolique goûtée depuis quelques mois surgirent brusquement les ombres irritées de Ferrand et de la comtesse douairière. Ces fantômes hantèrent ses rêves pour lui reprocher sa résignation à la déchéance. Non, il ne pouvait pas se prêter à l'extinction de la race des princes de Ryen; il devait continuer l'illustre lignée. Même les intérêts de l'Eglise exigeaient qu'il y eût toujours en Flandre des représentants de cette très catholique famille.
Ces considérations auraient peut-être brouillé Warner avec la science, s'il n'avait pas envisagé celle-ci comme une aide pour remplir le devoir que lui rappelaient les voix impérieuses des aïeux. Une idée fixe se logeait maintenant dans sa cervelle: conjurer la fin de la race des d'Adembrode, ravifier cette branche antique. Sur ces entrefaites il lui tomba sous les yeux un passage de Charles Demailly, l'admirable roman des frères de Goncourt, celui où le médecin de Charles théorise à propos de l'anémie: