«L'anémie, disait le docteur, l'anémie nous gagne, voilà le fait positif. Il y a dégénérescence du type humain. C'est, étendu des familles à l'espèce, le dépérissement des races royales à la fin des dynasties.... Vous avez vu au Louvre ces rois d'Espagne.... Quelle fatigue d'un vieux sang! Peut-être cela a-t-il été la maladie de l'empire romain dont certains empereurs nous montrent une face dont les traits même dans le bronze semblent avoir coulé... Mais alors, il y avait de la ressource, quand une société était perdue, épuisée, au point de vue physiologique, il lui arrivait une invasion de Barbares, qui lui transfusait le jeune sang d'Hercule. Qui sauvera le monde de l'anémie du dix-neuvième siècle? Sera-ce dans quelques centaines d'années une invasion d'ouvriers dans la société?»
Ce redoutable point d'interrogation se dressait constamment devant Warner. Au fait, tous les savants inclinaient à une réponse affirmative. Si l'orgueil de caste protestait chez le comte, ses études lui arrachaient la reconnaissance de l'inéluctable vérité.
Bourrelé par le désolant problème, lorsqu'il eut extrait la quintessence des ouvrages spéciaux des bibliothèques du pays, il voyagea, battit les cabinets de lecture et les collections universitaires de l'étranger, s'aboucha avec les lumières de la science.
A Londres, où il passa plus d'un hiver, il s'accostait au British Musœum d'un jeune médecin français et la communauté des études rapprochait les deux voyageurs du moins sur le terrain de la physiologie pure, car le docteur Girard était fortement imbu des théories philosophiques de Büchner et d'Auguste Comte.
Warner s'ouvrait à sa nouvelle connaissance sur le miracle espéré.—Aide-toi de la science, le Ciel t'aidera! avait-il pris coutume de dire.
Le docteur Girard l'écoutait avec sollicitude; il paraissait d'abord assez embarrassé de conseiller, dans une matière aussi délicate, un homme du caractère et des opinions de M. d'Adembrode, mais pressé, supplié par son ami, à la fin, il prononçait son arrêt définitif.
Pour assurer la survivance des d'Adembrode, il ne restait plus qu'un moyen, l'infusion d'un sang riche, de préférence un sang plébéien dans les veines appauvries de l'antique rameau; une mésalliance qui deviendrait une sélection.
L'apparition de Clara Mortsel, de cette admirable fille que la Providence même semblait envoyer à Warner, vainquit les dernières hésitations du comte. L'énormité de la forfaiture prêchée par le docteur Girard diminuait en présence de la perfection plastique de cette enfant de marauds.
Clara Mortsel serait l'adjuvant du renouveau de la race d'Adembrode.