Elle rêvait le retour des chouanneries, le triomphe des campagnes sur les villes. Les pastoureaux flamands broyaient sous leurs sabots et éventraient à coups de fourche les civilisés voltairiens maîtres des cités flamandes.
Ces rustres qu'elle aimait d'une passion fatalement inassouvie, elle aurait voulu les réunir sans cesse autour d'elle, en belliqueuses et puissantes coteries. Elle se prenait à envier la destinée des voyantes guerrières, la gloire archangélique d'une Jeanne d'Arc. Elles méritaient, ces amazones chrétiennes, de vivre en hommes avec les hommes, en les conduisant de victoire en victoire.
Elles au moins avaient pu s'étourdir et se fatiguer dans des besognes héroïques, jusqu'au jour où le bûcher anglais dévorait leur chair chaste et intrépide.
XIX
Les labeurs des champs et des fermes la requirent avec plus de séduction qu'anciennement les manœuvres des maçons. Pendant ses courses, à l'approche de l'hiver, elle s'attardait à l'intérieur des chaumes, feignait de s'intéresser aux confidences monotones et dolentes des femmes affenant le bétail ou tirant les vaches accroupies dans la litière. Clara s'extasiait devant les bêtes, faisait causer les vachères, mais était plus préoccupée de l'aire voisine que le rythme des fléaux mettait en trépidation.
La fermière lui offrait de se rendre de ce côté. Les larges mouvements des batteurs, la gymnastique des vanneurs à moitié nus, l'auraient tenue, haletante, sur place, durant des heures. Dans cette grange où des activités musculaires se dépensaient depuis le chant du coq, où une transpiration acharnée imbibait le sol de ses gouttelettes, dans cette grange toute imprégnée des effluves de la force, il sortait fumante, des poitrines charnues, des pieds déchaux, de tout ce cuir trempé de sueur, une fauve et excitante odeur de mâle.
Les travailleurs, un peu confus d'être observés, interrompaient leur corvée, saluaient, s'épongeaient en riant rouge, et cet embarras enfantin était exquis chez ces hommes râblés.
L'air de Clara, cet air affable n'ayant rien de protecteur, les modulations tendres de sa parole flamande, sa préoccupation de leur bien-être, son souci de leur personne et de leur famille, apprivoisaient et séduisaient ces tâcherons. Sans jamais soupçonner la violence de son penchant, à la longue ils se savaient bien voulus. Sa présence, sa voix, ses regards répandaient autour d'eux une atmosphère à la fois douce et capiteuse. Telle, une de ces tièdes et longues pluies de printemps, que tamisent les lilas en fleur et dont les larges gouttes apportent aux fronts les plus rudes la sensation d'invisibles lèvres.
Souvent au milieu du jour, par un soleil torride, sous l'air pesant de juin, elle surprenait le travail des botteleurs. En arrêt, elle dévisageait un instant, avec une jalousie péniblement dissimulée, les femmes rieuses râtelant les brindilles d'herbe laissées à leurs pieds par les garçons. Toute son attention appartenait à la besogne compliquée de ceux-ci. Elle les voyait près des meules, étreignant de leurs genoux et de leurs bras la masse de foin qu'ils liaient en botte avec cet accent nerveux et volontaire inséparable d'un pareil labeur.