Un de ces ouvriers portait beau, plus que les autres:
C'était un grand brun de vingt-trois ans, membru, large d'épaules, ferme des reins, solide sur ses jarrets. Il avait la face ronde et pleine, le teint vif; sous les sourcils droits et épais et les cils soyeux, des prunelles brunes passant de la limpidité des hépatites aux luisants sombres du bronze; le nez droit, les ailes dégagées, de larges narines vibrantes; la bouche bien meublée et bien fendue légèrement infléchie aux commissures; la moustache naissante; la mâchoire accusée; le menton imberbe presque carré; le cou large aux attaches charnues; les oreilles moyennes, bien dessinées, un peu écartées de la tête; un front énergique sous un cabasset de cheveux noirs et frisés, comme de l'astrakan, plantés drus et droits, taillés assez courts. Il travaillait en chantonnant et Clara se rapprochait assez pour entendre craquer à ses mouvements de jeune taureau ses bragues de coutil et sa chemise ouverte sur la poitrine.
Elle fixa pour jamais dans sa pensée la saison, l'heure et le décor, avec, au premier plan, le personnage principal.
Autour de ces botteleurs en action, la campagne s'étendait mornement belle et apaisée, comme elle l'est à cette époque des foins où les herbes des prés se décolorent, se fanent et montrent leurs têtes gonflées de gramen. Par intervalles le cri de la caille piquait à coups de bec la trame du lourd silence et, plus rare encore que le bruit, un souffle d'air mêlait au poivre persistant des foins le bouquet plus suave, plus calme des sureaux.
La comtesse, qui connaissait les habitants de Santhoven et des clochers voisins, voyait cette fière graine de paysan pour la première fois. Elle regrettait de ne pas avoir abordé le jeune travailleur pour s'informer de son nom et de son toit. Cette action et ce discours eussent semblé normaux au moissonneur et à ses compagnons; mais l'impression produite avait été tellement forte que la comtesse redouta de trahir son trouble non par ses paroles, mais par leur son.
XX
Le dimanche suivant, au milieu du Salut, auquel assistaient les maîtres du château, le curé invita tous les hommes non mariés de l'assistance à rester dans l'église après la bénédiction. Le comte et la comtesse allaient sortir avec le gros des fidèles, mais le pasteur s'approcha du banc-d'œuvre et les pria de demeurer. Lorsque la masse se fut écoulée lentement aux derniers soupirs de l'orgue, le prêtre, entouré du bedeau, du sacristain et de ses acolytes, fit ranger les gars en demi-cercle, devant lui, face au tabernacle, toussa, se tamponna la bouche de son mouchoir, inclina quelques secondes sa tête blanche de septuagénaire pour se recueillir; puis, se redressant abordant directement son sujet, il commença d'une voix claire:
«Mes chers garçons, en présence des temps difficiles que notre sainte religion traverse, j'ai résolu, de concert avec les seigneurs d'Adembrode,—ici, il se tourna en s'inclinant vers les châtelains d'Alava, et ceux-ci répondirent de leur stalle par un signe d'assentiment,—d'établir à Santhoven la «Société de Saint-François-Xavier.»
Un murmure favorable, un frémissement approbateur courut parmi le groupe des blouses bleues.