Le prédicant poursuivit son allocution dans une forme familière et imagée, en racontant quelques épisodes de la vie du grand saint, le courageux apôtre des Indes et du Japon. Puis il aborda l'éloge de l'œuvre: elle constituait une sorte de forteresse élevée contre l'invasion de l'hérésie dans les campagnes. Les «libéraux»—non plus calvinistes comme autrefois, mais franchement athées, ce qui est pire—rôdaient, ainsi que des loups, autour des paroisses fidèles. Jusqu'à présent ils ne causaient pas de ravages dans les bergeries du Seigneur, mais un jour ils s'enhardiraient et arracheraient peut-être au bercail, à force de ruse et de mensonge, quelques ouailles trop peu défiantes; les loups d'aujourd'hui ne recourant plus à la violence comme les anciens loups, mois rusant et caponnant à la façon des renards.
Le prêtre continua en semblant s'adresser aux deux nobles auditeurs:
—«Notre sainte milice ne guerroyera pas uniquement contre d'impies compatriotes, elle enrayera l'influence de l'étranger, celle des Français sans Dieu autant que celle des Allemands hérétiques. Voyez Anvers, la grande ville; c'est à peine si elle appartient encore aux Anversois de race. Les Allemands y foisonnent. Débarqués sans sou ni maille sur les bords de l'Escaut, aujourd'hui ils tiennent le haut du pavé et affament les enfants de la ville. La néfaste influence wallonne, la «doctrine» comme on l'appelle, avait déjà préparé cette spoliation. Je vous le dis, la conquête de la grande ville, joyau de ce royaume, résulte de la coalition des marchands wallons et allemands, avec la complicité de quelques Anversois, traîtres ou dupes, ceux-ci inspirés par le mépris de l'autonomie patriale, le lucre égoïste, l'ambition d'une puissance illusoire, la haine de Dieu et de son Eglise; ceux-là bernés par de grands mots libérâtres.
«Mes chers frères, mes amis—il reparlait à l'intention de ses auditeurs ruraux—si je m'occupe des Allemands et des Wallons à Anvers, c'est parce que, maîtres de cette place convoitée, ils traiteront aussi en pays conquis les campagnes environnantes. Que diriez-vous le jour où des Wallons et des Allemands achèteraient les terres de vos aïeux, deviendraient des propriétaires de vos fermes, et vous opprimeraient, vous autres libres garçons, vieux chrétiens et Flamands invétérés, comme ils pressurent déjà le peuple d'Anvers? Que diriez-vous le jour où les protestants construiraient leur temple et logeraient leur dominé en face de votre église et du presbytère de votre pasteur? Ne croyez pas que je veuille vous effrayer. Hérétiques de toutes sectes provignent à Anvers. Au sud de la ville, plusieurs maisons de plaisance ont déjà été achetées par des juifs allemands. Vous voyez-vous dominés par ces deïcides? Imaginez-vous par exemple, un de ces messieurs maître du domaine d'Alava?...»
Les écoutants dressaient l'oreille à ces inquiétantes hypothèses, s'agitaient, se regardaient l'un l'autre, se sentaient le coude; déjà enrôlés, bouillants, prêts à marcher contre l'ennemi que leur indiquerait leur pasteur. Ses dernières phrases surtout avaient porté. De sourds grondements sortaient de leurs gorges et leurs yeux fulguraient, menaçants.
L'orateur calma du geste cette effervescence, intérieurement flatté de l'effet de sa parole, et reprit:
—«Si j'ai tardé à fonder ici la sainte milice, c'est parce que je la savais établie de fait par l'accord de tous mes paroissiens. Aujourd'hui que l'ennemi approche, il s'agit de nous compter, de nombrer nos forces, et de nous organiser régulièrement afin de nous rattacher au grand réseau des confréries Xavériennes qui couvrira bientôt le Polder, la Campine et la Flandre jusqu'à la Mer. Je le constate avec fierté; ma confiance en votre concours ne se trompa point. Merci d'être venus en rangs aussi pressés.»
Et s'animant, avec une chaleur attendrie.—«Oui, je reconnais bien à cet empressement les petits-neveux de ces patriotes en sabots de nos cantons de Santhoven et Lierre, qui défendaient, sous la Furie Française, leurs églises, leurs clochers, leurs prêtres et leurs foyers contre les sans-culottes liberticides. Vous savez, Monsieur le comte, qu'un «doctrinaire» Gantois osa soutenir, il n'y a pas longtemps, en pleine Chambre, que notre pays ignora toujours la liberté avant le régime républicain? Oui, mes amis, vous vous refusez de croire à cette abomination, un Gantois, un Flamand semblait regretter ce régime-là! Vos pères la connurent et l'apprécièrent mieux cette «liberté comme en France»! Quelques anciens de ce clocher pourraient en parler. Ils la reçurent comme la peste, et ils firent bien. Inutile de vous rappeler la façon dont ceux d'ici se comportèrent. Ce sont des traditions impérissables dans notre village.
«Je termine. Jeunes gens, mes chers fils, vous vous ferez tous inscrire dans notre pieuse confrérie, prêts à vous révolter, comme les héroïques conscrits de 98 et 99, contre les ennemis de votre berceau, de vos gloires, de votre race et de votre Dieu. Amen.»
Si un mélange de fierté, d'ardeur belliqueuse, d'enthousiasme religieux, enflammait toute cette jeunesse sanguine à cette harangue, personne dans l'auditoire ne l'avait écoutée avec une volupté plus immense que la comtesse Clara d'Adembrode. Il est vrai qu'elle entrait pour moitié dans cette levée de boucliers. Consultée par son confesseur sur ce projet de confrérie, elle y adhéra avec passion et elle-même inspira au prêtre l'esprit et lui dicta les termes de cet appel aux armes, irrésistible comme un sursum corda.