—Je me charge de les accommoder à la paysanne. Laissez-nous, comme vous dites, ce soin, à moi et à mes hommes. Il tarde aux Xavériens de Santhoven de faire leurs preuves. Tâchez qu'il n'y en ait point d'autres de la partie que les nôtres et, comme de juste, ceux de Zoersel. Ce sont nos seigneurs qui se réjouiront! Je crois la comtesse d'Adembrode capable de se mettre à notre tête.... Il aurait fallu la voir et l'entendre hier, quand je lui annonçai la visite de ces réprouvés...
—Chut! Gardez-vous de parler de vos projets au comte ou à la comtesse. Nous les savons de cœur avec nous; cela suffit. Inutile de les découvrir et de les signaler aux vengeances des bleus. Croyez-moi, ne consultons même pas nos pasteurs. Ceux de la ville prétendraient que nous avions été soudoyés par les curés et les nobles, et ils commenceraient par s'en prendre à nos chefs.
Or, c'est ce qu'il faut éviter à tout prix, n'est-ce pas? Entre nous soit dit, pour dérouter jusqu'aux gens du village, le curé de Zoersel affecte de m'en vouloir à cause de l'hospitalité que j'ai offerte aux citadins. Au fond nous sommes d'accord et il n'a pas de paroissien plus fidèle que moi. Comprenez-vous? Nous cousinons fort bien ensemble, mais il faut, pour la bonne marche des affaires, que le village nous croie brouillés.... Je vous avouerai que je comptais beaucoup sur l'appoint de Santhoven. Ici, le curé prêche le calme, et engage nos gens à ne pas se montrer à la fête.... Beaucoup de nos gars pourraient prendre ces conseils à la lettre et s'en tenir à protester par l'abstention contre la visite des bleus. Ceux-ci échapperaient à trop bon compte...
—Soyez tranquille, ceux de Santhoven suffiraient au besoin; Je les trierai comme du bon grain sur le van.... Il est entendu, ajouta Sussel en riant et en allongeant une amicale bourrade au rusé cabaretier, qu'on ne démolira rien chez vous...
XXIV
Quand arriva le fameux dimanche du métingue, Zoersel déborda de monde.
Tous les blousiers du canton accoururent pour s'assurer par les yeux et les oreilles de la possibilité d'une chose aussi anormale que cette conférence athée en pleine glèbe de croyants.
Le matin, l'église fut trop petite pour contenir la cohue des fidèles. Après la messe, entendue avec plus de ferveur que jamais par ces ouailles inquiètes, les hommes se répandirent dans les cabarets. Là on discuta s'il fallait garder l'attitude calme recommandée encore une fois par le curé du haut de la chaire. Les têtes les plus chaudes parlaient de tout casser chez ce renégat de Verhulst. Mais les quelques chefs, que le trigaud avait mis comme Sussel dans sa confidence, calmaient ces zélateurs. En général il régnait dans cette multitude plus de consternation que de fureur. Çà et là, on s'échauffa aux coups du genièvre et l'on faillit, en discutant l'avis du curé, s'empoigner entre amis, histoire de se faire la main pour l'après-midi, mais la plupart des porte-sarrau étaient taciturnes, expectants; si bien que l'agitation causée par cet afflux inusité de garçons de ferme et de vachers dans un village perdu et peu vaste, ne se manifestait que par un bourdonnement sourd.
Ce fourmillement de sarraux et de casquettes récelait le calme fallacieux des approches de l'orage, le malaise et la sournoiserie des fulminantes et formidables colères accumulées dans les poitrines.