Ils bouffaient, mais se tenaient cois.

La majorité des Campinois, ruminants de longues pensées, ne connaissent pas les entretiens animés; en conversant ils se recueillent et entrecoupent le dialogue de fréquents intervalles de rêverie. Ce jour-là, ces grands taiseux paraissaient encore plus renfermés que jamais et, sur les visages roses ou hâlés, au fond des prunelles appelantes comme le miroir des mares immobiles, au fond de ces grands yeux contemplatifs, mouillés comme le velours des mousses à l'aube, s'accumulait encore plus d'énigme et d'ombre que de coutume.

Il en était venu de tous les coins de la région, de tous ces villages aux noms sonores et farouches que des lieues séparent et que ne relient pas toujours des routes.

Les paroissiens des villages de la chaussée d'Anvers avaient accourci par la Grande-Bruyère des Vanneaux, les riverains du chemin d'Herenthals par les landes de Vorsselær et le bois du Seigneur.

Ils arrivaient des quatre côtés du vent: d'Eysterlé, de Gierlé, de Pouderlé, de Drengel, de Wyneghem, voire de Grobbendonck. On remarquait, venus de Pulle, des scieurs de long aux fortes carrures, crépus et basanés comme des moricauds; des pandours de Wechelderzande, nerveux et bien découplés, les plus habiles tireurs à la perche de la province; des bûcherons de Pulderbosch qu'aveuglent les larges visières de leurs casquettes mais qui manœuvrent du gourdin aussi bien que les farauds de Plink jouent de leur eustache d'un sou; les compagnons des deux Malle, l'Oost et la West, toujours en rivalité dans les bals de kermesses, dressés sur leurs ergots comme des coqs de combat et à qui la présence des gendarmes impose à peine plus de réserve que celle des Trappistes de l'abbaye voisine. Ranst avait envoyé ses sabotiers solides comme leurs encoches; Gravenwezel, ses lieurs de balais, aussi futés que des mulots; Viersel, ses vachers amènes et décoratifs, portant beau comme des princes déguisés et parlant le flamand le plus musical de toute la contrée, citée cependant pour son langage harmonieux; Ranst ses voituriers au service des marchands de bois de sapin, de lestes compères, le mollet guêtré de cuir, experts dans les luttes corps à corps.

On se montrait encore une coterie venue de Broechem, renommé par ses filles sapides comme Santhoven vante ses fermes garçons, si bien qu'on dit proverbialement dans le canton: «Avec taurelet de Santhoven il faut apparier taure de Broechem.»

Si pour la circonstance, les batailleurs d'Oost et de Westmalle se coudoyaient amicalement, les cadets de Halle se rencontraient sans hostilité avec les drilles de Saint-Antoine. Le sol est si pauvre à Halle qu'on a surnommé ce village Magerhalle ou Halle-la-Maigre. Ceux de Saint-Antoine, des gausseurs impitoyables, prétendent qu'il n'y existe sur toute l'étendue du territoire de leurs voisins qu'un seul ver de terre. Encore celui-ci serait-il enchaîné dans le jardin du presbytère de crainte qu'il ne s'échappe et n'émigre vers une glèbe moins aride. Aux marchés annuels des deux paroisses, les joyeux bougres de Saint-Antoine attachent un ver de terre au bout de leurs triques et passent cet ironique symbole sous le nez des Hallois faméliques, jusqu'à ce que ceux-ci voient rouge et que des batteries s'ensuivent entre gras et maigres.

Le contingent le plus nombreux était celui des Xavériens de Santhoven, menés par le jeune Waarloos, descendant du réfractaire de 1798.

Ils s'étaient dispersés et, mêlés aux compagnons des autres bourgades, ils déambulaient par les rues, les mains dans les poches de leurs culottes, lorgnant les filles curieuses, la casquette glorieusement échafaudée, et lorsqu'ils se rencontraient ils croisaient un regard d'intelligence et se saluaient d'un mystérieux sourire.

De temps en temps on voyait Sussel se faufiler dans un rassemblement, aborder le péroreur qui excitait les écoutants; quelques paroles coulées à l'oreille de l'exalté le faisaient taire, soumis et radieux; les deux initiés se séparaient en se tapant dans la main, et le groupe se dispersait. Les Xavériens de Santhoven tenaient entre les lèvres une fleur rouge: rose trémière ou brindille de bruyère. On sut plus tard que celle-ci était un signe de ralliement.