—C'est entendu.

Les têtes se penchaient et, prêts à s'élancer, une jambe en avant et un peu ployée, en arrêt, ils tenaient leurs fourches comme des fusils à baïonnette.

On distingua deux points rouges dans le lointain: les lanternes de l'omnibus; puis, l'avant-main des chevaux s'élargit; puis se dessinèrent les contours de la caisse et les silhouettes de deux individus sur le siège. Maintenant qu'ils tournaient le dos à Zoersel, les bleus paraissaient enchantés de leur excursion. Les paysans entendaient des rires et des refrains de fin de banquet.

Van Cuytard, séduit par la fraîcheur de la nuit septembrale, était grimpé à côté du cocher. Au moment d'entrer dans le bois, le conducteur ayant fouetté ses chevaux, le poète protesta contre cette accélération de vitesse en objectant que le site méritait d'être admiré à l'aise; le cocher, non sans rechigner, retint un peu ses bêtes.

C'était au moment où l'omnibus allait atteindre l'embuscade.

—En avant! cria Sussel.

Pierlo et trois hommes se jetèrent à la tête des chevaux, tandis qu'avec des huées les autres se ruaient aux portières.

—A bas les Bleus!... Tue!... Tue!...

Les chevaux se cabrèrent, maintenus par le nerveux Pierlo qui avait dompté plus d'un étalon vicieux. Le cocher perdit la tête et n'osa jouer du fouet. Les vitres volèrent en éclats. Les fourches plongèrent à l'intérieur. Des cris de femmes stridèrent. Les assiégés à peu près aussi embarrassés dans leurs mouvements que les ruraux lors du guet-apens d'Anvers, faisaient des efforts désespérés pour ouvrir la portière devant laquelle se tenaient Kartouss et ses hommes. Le grand Vlamodder parvint cependant à forcer le passage et à mettre pied à terre. D'autres sortirent après lui, qui cherchèrent surtout à disputer aux assaillants l'accès de la voiture. Un coup de fourche avait atteint Mme Blommært à la main et elle soutenait, défaillante elle-même, la Dejans, tombée en syncope. Le reporter demeurait affalé sur les coussins, sous prétexte de mieux protéger ces dames. Le mari de la plantureuse cantatrice et le père de la pianiste chlorotique ne cessaient de réclamer les gendarmes et même les sergents de ville. Lindeblom n'était pas loin de se convertir pour de bon à la religion des plus forts et il se rappelait son acte de contrition.

Sur la route, on se mêlait avec rage. Vlamodder dessinait de terribles moulinets avec sa canne, et toucha plusieurs fois Sussel qui s'acharnait, naturellement, après l'adversaire le plus sérieux. A un moment la canne se brisa sur la fourche du Xavérien. Sussel poussa un hourrah de triomphe. Vlamodder se crut perdu: