—Nos Campinois en veulent moins aux Bleus de la ville, qu'à ceux des leurs, suspects de libéralisme! alléguait le bourgmestre. Ce soir ils attendront, pour s'écharper entre eux, la retraite des citadins!
Les gendarmes demeurèrent donc à Zoersel, tenus en haleine par quelques chamaillis d'ivrognes et quelques simulacres de bagarre dans les cabarets. Les paysans s'ameutaient autour de ces hourvaris et riaient sous cape de ces parades et du zèle des dignes soldats; ils savaient à présent, les narquois, que la partie sérieuse se jouait à la lisière du bois. Pour garantir le plus de vraisemblance à la comédie, un semblant d'abordage s'organisa au moment du départ de l'omnibus, mais les gendarmes balayèrent les rassemblements avec une facilité ne contribuant pas peu à mettre les citadins en belle humeur.
—Ma parole! proclamait le grand Vlamodder, ces lourdauds sont aussi lâches chez eux qu'à la ville et ne valent vraiment pas la peine qu'on les arrache au joug du curé et du nobilion!
Et au plus fort des huées, il avait mis la tête au dehors et salué ironiquement les hurleurs.
Les gendarmes sautèrent en selle une demi-heure après le départ de l'omnibus. Ils chevauchaient tranquillement, botte à botte, en conversant de la corvée et en fumant enfin à leur aise l'inséparable bouffarde. Comme ils venaient d'atteindre les dernières maisons du village, et qu'ils allaient regagner Santhoven par la grand'route, ils sursautèrent sur leurs étriers au bruit des détonations du revolver de Vlamodder. Alors seulement ils eurent vent d'une embuscade et, faisant demi-tour, ils piquèrent des deux, traversant le village au galop. En passant devant le Pigeon-Blanc ils constatèrent, à leur grande surprise, qu'au lieu de démolir l'auberge de Verhulst, la jeunesse de Zoersel s'y rendait pour se trémousser aux sons de l'orgue et s'ébaudir comme à la kermesse: «Ah ça, que nous chantait ce bourgmestre? Il s'est foutu de nous, sacré nom de Dieu!» tempêtait le brigadier.
Il n'y avait pas à dire, nos pandores avaient été bernés dans les grands prix. Les mystificateurs leur revaudraient cela un autre jour, mais pour le moment les gendarmes n'avaient pas de temps à perdre. Dévorant leur rage, ils détournèrent à gauche pour enfiler le chemin d'Anvers.
Au lieu de se diviser et de pratiquer des battues à travers les bois, ils se mirent en devoir de rejoindre la voiture des bleus, qu'ils aperçurent, après vingt minutes de charge furieuse, fuyant devant eux. Ils ne l'atteignirent qu'aux approches de la banlieue. Là, ils perdirent du temps à rédiger le procès-verbal et à «acter» les plaintes des excursionnistes.
Aucun de ceux-ci n'avait été atteint grièvement.
Vlamodder raconta qu'un des agresseurs était tombé sous la balle de son revolver. Celui-là se retrouverait facilement. Au besoin il paierait pour tous. Forts de cette conviction, les gendarmes repartirent pour Zoersel et Santhoven.
L'orgue du Pigeon-Blanc s'était tu et il n'y avait plus une âme dans la rue.