Les citadins profitèrent de la diversion produite par ce coup de feu pour remonter précipitamment en voiture et Van Cuytard put enfin enlever ses carrossiers qui partirent comme s'ils avaient pris le mors aux dents.
Quelques enragés s'obstinèrent à escorter l'omnibus. Tybaert et Kartouss agrippaient le brancard et se firent traîner par les chevaux sur un parcours de cinquante mètres. Une grappe resta accrochée au marchepied d'où Vlamodder, debout à la portière, s'efforçait de les culbuter. Un de ceux-ci, Maris Valk, garçon de ferme à Halle-la-Maigre, éperdument épris de Mme Blommært, avait juré de la prendre morte ou vive. Son couteau entre les dents, il ne sentait plus les coups qui lui fracassaient les doigts.
Quatre détonations retentirent encore. C'était Vlamodder qui achevait de décharger son revolver. Cette fois aucune balle ne porta. Et Maris Valk et ses acolytes se seraient acharnés encore et auraient fini par pénétrer dans la voiture si leurs compagnons, restés en arrière avec Waarloos, ne leur avaient donné l'alarme:
—Sauve qui peut! Les gendarmes!
A ce cri, les plus forcenés abandonnèrent la partie et se jetèrent dans les fourrés.
Cette escarmouche avait à peine duré cinq minutes.
Une galopade furieuse ébranlait à présent la route.
D'abord les gendarmes étaient restés au village. Il entrait dans la tactique des villageois de simuler des rixes qui devaient éclater à la nuit tombante, entre les paysans des deux partis, car on avait inventé une seconde faction à cette fin et quelques gars de bonne volonté consentaient à jouer le rôle de Bleus et à se laisser rosser pour la frime.
On répandait adroitement le bruit qu'un coup de main serait tenté contre le «local», où la canaille urbaine s'était fait entendre.
Le bourgmestre, de connivence avec ses hommes, avait demandé que la brigade de gendarmerie, commandée par un maréchal des logis, restât au village après le départ des étrangers.